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Le sermon de Rabbi Cohen pour Yom Kippour 5764

Kehilat Gesher Yom Kippour 5764

Des questions, des questions et encore des questions. Les prochaines 24 heures ne sont que questions. Si vous pensez que j’exagère, il vous suffit d’écouter cet exemple bref mais pertinent tiré de notre Ma’Hzor.

– Mah Ana’Hnou – que sommes-nous ?

– Meh-'Hayenou – qu’est ce que notre vie ?

– Meh- Hasdenou – qu’est-ce que notre amour ?

– Mah-Tsidqenou – qu’est-ce que notre justice ?

– Mah-Ko’Henou – qu’est-ce que notre succès ?

– Mah-Guevouratenou – qu’est-ce que notre puissance ?

Pour replacer ceci dans une perspective différente, laissez-moi vous poser une autre question (et voilà, encore une). Mais celle-ci, on va sûrement vous la poser mardi prochain. De retour au bureau ou à l’école, il se peut qu’on vous demande : « alors, où étais-tu hier ? qu’est-ce que tu faisais ? »

Et il est plus que probable que vous répondrez : « c’était Yom Kippour – alors je suis allé à la synagogue. J’ai beaucoup prié ! ou au moins j’ai essayé. J’ai jeûné ! je n’ai rien bu ni mangé pendant 24 heures. Tu peux croire ? C’était dur mais j’y suis quand même arrivé ! J’étais aussi assis dans une salle avec quelques centaines d’autres personnes. Nous avons chanté, lu, rêvé tout éveillés et pensé à beaucoup de choses aussi bien importantes que futiles. Nous nous sommes levés et assis et relevés et assis à nouveau. A la fin, nous sommes restés debout pendant la dernière ou les deux dernières heures – ce qui à ce moment-là paraît une éternité- avant de rompre le jeûne ensemble. »

Quand vous aurez fini la description de votre présence ici, votre ami demandera, en vous jetant un regard poli mais clairement interrogatif et probablement inquiet : « bien, et dans quel but as-tu fait cela ? »

C’est à cet endroit-la que ça m’intéresse, je suis curieux, moi ! Qu’est-ce que vous répondrez ? Et oui, dans quel but avez-vous fait tout cela ?

Ce soir, je veux vous demander de penser a ce qui donne une signification a votre vie. Qu’est-ce que vous espérez ? Pour quoi travaillez-vous ? Pour quoi rêvez-vous ou priez-vous ? Qu’est-ce que vous attendez ? Quelle est votre raison de vivre ? Pour le dire directement « pourquoi êtes-vous ici ? « Comment répondez-vous aux questions concernant les objectifs et les raisons de votre existence ?

Je ne pose pas une question scientifique. Je suis en train de poser des vraies questions religieuses ! C’est de la théologie. Les évènements dont nous sommes témoins et nos expériences concourent à une grande part de notre curiosité envers le monde qui nous entoure. Nous interrogerons sur les avantages et les conséquences de nos choix. Nous spéculons sur l’éternité et le destin. En faisant ce qui est bon ou juste, nous recherchons une certaine valeur. C’est avec une grande urgence que nous nous interrogeons sur le sens ou le but de la souffrance et de la douleur.

Il y a de nombreuses années le psychiatre Victor Frankl écrivit un livre intitulé « Découvrir un sens à sa vie ». Frankl concluait qu’il ne fallait pas considérer la volonté humaine de vivre comme un fait acquis ; elle n’est pas instinctive ; elle peut se perdre. Regardez le phénomène du suicide. Mais Frankl insistait sur le fait que cette volonté pouvait être fortifiée même dans les pires circonstances si, à ce moment précis, quelque chose, du fond de l’esprit et de l’âme, donne un sens à la vie.

Cette conclusion était issue d’une cruelle expérience personnelle. Frankl était un Survivant d’Auschwitz. Il décrit une des nombreuses marches auxquelles ils étaient condamnés, dans un froid glacial, pendant lesquelles la mort paraissait bien plus attractive que la vie. Ce qui lui a permis de s’accrocher à la vie ? L’objectif de s’aider l’un l’autre à survivre chaque jour devint leur raison de vivre, pour lui et son ami Otto. Quand l’un d’eux glissait et tombait, l’autre le relevait et l’encourageait. Frankl s’appuyait également sur l’image bien vivante de son épouse bien-aimée, prisonnière dans un autre camp ; et sur son espoir que, contre tout espoir ; sa situation était meilleure que la sienne et qu’ils seraient réunis un jour. Il conclut que la capacité d’aimer et de se préoccuper de l’autre était suffisante pour soutenir sa volonté de vivre, même à Auschwitz.

La plupart d’entre nous n’ont jamais vécu de circonstances aussi extrêmes. Cependant, pour nous aussi, la volonté de vivre et le sens de la vie dépendent d’un but ou d’un ensemble de buts qui absorbent complètement notre esprit et mobilisent nos énergies. Nous ne nous arrêtons pas au quotidien pour nous poser la grande question du sens de la vie – pour avoir un vrai grand tableau en fait ; nous sommes occupés à poursuivre ces objectifs : prendre soin des êtres chers, élever nos enfants, accéder au succès dans notre vie professionnelle, profiter des bons côtés de la vie. Mais il y a des moments où la vie nous force à prendre en considération ces questions essentielles.

On trouve dans le Talmud l’histoire d’un jeune et brillant rabbin Elisha ben Abuya. Elisha passa sa vie à chercher des réponses aux questions sur le sens de la vie. Il passa sa vie à chercher les fondements de sa foi. Un jour qu’il était parti se promener dans la campagne, il s’arrêta pour regarder un homme et son jeune fils ramassaer des œufs des oiseaux sauvages de la forêt. Comme vous le savez, un commandement de la Torah nous interdit de prendre un œuf alors que la mère est en train de couver sur le nid. Il s’appelle Shilou’a’H haKèn et nous enjoint de faire fuir la mère avant de prendre les œufs. Le garçon grimpa au sommet de l’arbre et se pencha pour atteindre le nid. Juste à ce moment-là il perdit l’équilibre, tomba par terre et mourut.

Elisha qui regardait fut anéanti. Si un enfant pouvait mourir de cette façon, en accomplissant une mitsvah de la Torah, une mitsvah enjoignant justement la pitié et en plus sur instructions de son père, si vraiment un enfant pouvait mourir dans ces conditions, alors « Lét Din Vélet Dayan », « Il n’y a pas de Justice et il n’y a pas de Juge ». Le Talmud raconte qu’à partir de ce moment, Elisha se sépara de la communauté juive. On l’appelle « A’Hèr » - L’Autre, l’Etranger. Le monde est rempli de douleur, de souffrance, on a l’impression que ce sont les bons qui souffrent le plus… il n’y a donc pas de Dieu.

Cette vision du monde naît de la colère, de la déception, de la frustration aussi. C’est une vision du monde qui ne trouve que le chaos. Violence aveugle, terreur aveugle, mort aveugle, c’est tout ce qu’elle voit dans le monde. Dans cette vision toute tentative de trouver un sens ou un but à la vie est futile. Et pour tellement d’entre nous c’est la façon d’appréhender la vie.

Pour nous tous le monde est parfois désordonné, violent, dangereux et brutal. Notre monde c’est la « Gotham City » du film Batman, un lieu brutal et égoïste où les forces surhumaines du bien et du mal s’affrontent sans fin….et nous tous sommes spectateurs pris dans la tourmente.

Evidemment il n’y a pas besoin d’imagination pour trouver des preuves de cette vision du monde ; il suffit d’ouvrir n’importe quel quotidien, d’écouter la radio, d’allumer LCI ou CNN.

Un coup de téléphone ou un diagnostic qu’on n’attendait pas peut provoquer les questions. Quelque chose qu’on fait ou qui nous arrive. C’est généralement imprévisible, parfois un accident. Sont affectés nos proches, nos meilleurs amis et nous-mêmes bien sûr. Nous nous endormons à force de pleurer. Nous implorons de l’aide en pleurs. « Dans mon désarroi j’invoquai le Seigneur ; le Seigneur m’a répondu en me rendant libre » (Psaume 118). Nous voulons la même liberté.

En réalité, ce que nous voulons savoir, c’est que les accidents de notre vie, notre souffrance, notre vie même sont importants. Je ne sais pas en ce qui vous concerne, mais, moi, je me refuse à croire que la vie est un simple jeu de hasard aveugle – même si nous comprenons que chacun d’entre nous est vulnérable de la même façon et en danger dans le monde dans lequel nous vivons. Personne n’est épargné ou protégé des défis et des réalités de la vie.

Comment est-il alors possible de sortir de cette énigme ?

Un bon indicateur des buts de notre vie consiste un se demander quelle est la proportion de notre activité qui importe réellement à quelqu’un d’autre.

Si vous êtes impliqué dans des actions répondant aux besoins des autres aussi bien qu’aux vôtres, alors vous connaissez les raisons qui vous poussent à agir.

Si une quelconque part de votre mode de vie est défini par des valeurs, des principes et même des croyances religieuses, alors vous connaissez les raisons qui vous poussent à agir.

Si vous vous engagez à essayer de guider vos enfants et petits-enfants vers une identité remplie de fierté et d’estime et à leur donner une boussole morale pour leur future, alors vous connaissez les raisons qui vous poussent à agir.

Si vous donnez de vous-même pour améliorer ce qui vous semble mauvais, alors vous connaissez les raisons qui vous poussent à agir.

Mais si, dans les jours de l’année écoulée, vous n’arrivez pas à trouver des actes que vous avez faits au nom d’une réalité transcendante ; au nom d’une réalité qui vous dépasse ; de quelque chose qui symbolise votre apport pour l’éternité, alors il vous reste toujours à répondre à la question : quel est le but de votre vie ?

Il existe une allusion à tout ceci lors d’une simple prière de Rosh Hashana où nous lisons les mots HaYom Arat Olam, souvent traduits par « Le monde est né aujourd’hui ». J’ai appris que Geshon Cohen, l’ancien Chancelier de mon école rabbinique, le Séminaire théologique juif, traduirait cette phrase par « le moment imprégné d’éternité ». Ce n’est pas au passé « était né », mais au présent. C’est toujours le moment présent qui est potentiellement porteur de signification.

Mais la vraie question demeure : allons-nous le saisir ?

Ce soir et demain concentrons-nous sur nos projets, et pas seulement sur nos fautes. En nous repentant du mal que nous avons fait, cherchons aussi le bien que nous devons faire. Chaque jour de notre vie, nous touchons à l’éternité de Dieu. Chaque choix que nous faisons nous conduit vers le futur. Chaque raison que nous avons est celle qui nous pousse à vivre.

Le Reb hassidique Nahman de Breslau priait ainsi « Puisse-tu, mon Dieu, avoir pitié de moi et faire en sorte que je ne passe pas ma vie en futilité. Puissé-je toujours revenir sur moi-même en me demandant « Quelle est ma raison de vivre ? ». Nous les Juifs, notre destin est de lutter avec Dieu. En fait le mot Israël signifie « combattre avec Dieu ». Et notre tradition nous enseigne que la recherche du sens n’est en rien différent.

Le sens de la vie ne vous tombe pas du ciel comme la manne. Le sens d’un objectif, une connection avec l’infini sont issus d’une lutte d’avec l’univers. C’est l’objectif le plus profond de notre tradition ; la signification de nos rituels, de tous nos symboles, toutes les mitsvot. Trouver le sens d’un objectif et la connection avec l’infini, c’est le chemin vers le bonheur, vers l’objectif d’une vie pleine de signification.

Et la journée d’aujourd’hui est remplie plus de questions que de réponses, ce n’est pas pour autant qu’elle n’a pas été une réussite. Se poser des questions toujours meilleures, c’est se placer sur le chemin de la vraie maturité spirituelle. Tourner autour de cette unique question « pourquoi suis-je ici » est une excellente raison d’être ici pour Yom Kippour.

D’après notre tradition, quand Dieu a créé le monde, le monde n’était pas fini. Aujourd’hui encore le monde est rempli de poches de chaos. Maladie, carences, violence, haine. Autant de preuves de l’incomplétude de la création du monde. Quand Dieu nous a faits, Dieu nous a demandé d’être ses partenaires dans son œuvre de la création du monde. C’est la vision juive du sens de notre vie : Letaqèn olam bemalkhout Shaddaï, réparer le monde en lui donnant une image de l’Unité. Un coin du monde porte votre nom, un coin que vous seul, avec vos capacités et talents uniques, pouvez remettre sur pied. Vous avez dans vos mains le pouvoir de changer la vie d’un autre être humain. Vous avez le pouvoir de récréer le monde. Apprendre à utiliser ce pouvoir avec sagesse et vision peut être la mission et le sens de votre vie.

Dans ce but, cultivons la sagesse par l’étude en améliorant nos capacités intellectuelles. Je sais que beaucoup d’entre vous sont des lecteurs voraces. Pourquoi ne pas commencer cette année en lisant un livre juif ? Prenez le temps (car si vous attendez d’avoir le temps, vous attendrez en vain) de suivre un cours pour adultes, apprenez quelque chose de nouveau, montrez à ceux qui vous entourent la valeur que vous accordez à l’étude et l’apprentissage.

En sortant de ce jour particulier, n’oubliez pas de vous cultiver intérieurement. Prenez le temps de développer votre propre spiritualité. Allez aux offices, méditez, contemplez l’infini, tout ceci est la signification du mot « prière » en hébreu. Que votre présence aux offices devienne une part régulière de votre vie quotidienne. Ce n’est pas facile. En fait, des trois façons de trouver un sens, c’est la plus ardue pour la plupart d’entre nous. A l’école nous apprenons à étudier, et nos parents nous enseignent comment rendre le monde meilleur. Mais donner un sens à nos réflexions personnelles et communes, à nos prières, est beaucoup plus difficile. Mais si vous arrivez à développer ces compétences et parce que se sont des compétences, elles ont vraiment besoin d’entraînement, les résultats sont largement à la hauteur des efforts consentis.

Pour finir, cultivez la compassion. J’enseigne aux enfants du Talmud Torah que notre objectif dans la vie est de quitter un monde meilleur que celui dans lequel nous sommes entrés. Emparez-vous d’un projet ou d’une cause. En vous occupant des autres vous donnerez plus de sens à votre vie. Aider les autres est une autre façon de trouver le bonheur. Si vous ne vous êtes pas encore proposé comme bénévole, engagez-vous ! Parce que c’est notre responsabilité à tous de construire un monde meilleur. Ce sont là les voies du judaïsme. C’est notre chemin vers le bonheur, vers un monde plein de sens.

Savez-vous quel est le jour le plus sacré de l’année juive ? Vous pensez, Yun Kippour ? Parce que c’est la plus impérieuse de nos fêtes, annulant même les lois du Shabbat ? Bien que notre tradition le dise, je pense que ce n’est pas exact. Je pense que le jour le plus sacré de l’année juive sera le jour après Yom Kippour, cette année donc mardi.

Aujourd’hui toutes nos intentions sont pures, nos résolutions inébranlables. Parce qu’aujourd’hui tout est abstrait, seulement hypothétique. Après-demain, mardi, de retour dans les embouteillages, le métro et le RER, de retour au bureau et à la routine. Le retour à la « normale ». En commençant le lendemain main même de Kippour, nous devons mettre en pratique ce que nous avons appris sur nous-mêmes. Le lendemain, nous ne sommes plus dans ce moment particulier, ce moment qui nous permet de nous élever au-dessus de nos soucis quotidiens et de nos problèmes mesquins. Non le lendemain de Yom Kippour exige de nous de générer l’extraordinaire à partir de notre ordinaire quotidien.

Et donc ce mardi nous saurons si Yom Kippour a réellement tout changé. Nous verrons mardi soir si nous rentrons chez nous en quête du bonheur et d’un plus grand sens à notre vie ou si nous ne sommes pas différents d’hier.

Au nom de ma famille et du Conseil d’Administration de notre communauté, Kehilat Gesher, je vous souhaite à tous un jeûne empreint de sens et de résolution. (en anglais)

Tsom Kal.

  
  
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