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Le sermon de Rabbi Cohen pour Rosh HaShana 5765
Veille de Rosh HaShana 5765
Dans la parasha que nous lirons demain matin, nous écouterons une fois encore le récit décrivant comment Abraham emmena son fils bien-aimé gravir la pente de la montagne où il allait l’offrir comme sacrifice à Dieu.
A trois jours de marche de chez eux, Abraham et Isaac laissent leurs serviteurs et leur âne au pied de la montagne. Tous les deux, seuls, entament la dernière partie, se hissant jusqu’au sommet. Au cours de l’ascension, Isaac se tourne vers son père et lui pose la question terrifiante : « Père, voici le feu et le bois que nous avons préparés, tu as le couteau, mais où est l’agneau à offrir en sacrifice ? » Abraham fait cette réponse énigmatique : « C’est Dieu qui fournira l’agneau à offrir en sacrifice, mon fils. »
Il s’agit là d’un moment critique, rendu par le texte encore plus critique pour le futur d’Abraham et d’Isaac, par le lien silencieux qui les lie ce jour-là dans les mots « tous les deux reprirent leur chemin ensemble ».
La plupart des vies comprennent des moments essentiels. Des moments qui vous changent pour toujours. Des moments qui vous mettent sur une autre direction. Des moments de prise de conscience si intense et si claire que tout ce qui vient après semble différent. Et le plus drôle, c’est que ce qui conduit à ce moment essentiel, c’est une série de changements et d’effets presque imperceptibles qui, avec le recul, culminent à ce point de bascule, ce « Tipping Point ».
A partir de ce moment, Abraham et Isaac ne seront plus jamais les mêmes. A ce moment dramatique, l’histoire juive allait prendre un tournant nouveau, différent des religions précédentes, par notre désir ardent de sanctifier la vie.
Le point de bascule « Tipping Point » est aussi le titre d’un ouvrage de M. Gladwell qui a fait du bruit il y a quelques années et un de ceux que j’ai enfin réussi à lire pendant les dernières grandes vacances. La thèse de ce livre est que les grandes transformations sociales sont comme les épidémies. Parce qu’à une étape de son évolution, elle atteint un point de bascule, « un moment dramatique où tout change d’un seul coup ». Etrange mais vérifiable : il existe des phénomènes sociaux qui agissent presque comme des épidémies. Ils démarrent très lentement, ne concernant que peu de personnes pour, à un moment, atteindre un point critique, leur point de bascule, leur « Tipping Point », c’est-à-dire le moment où ils commencent à croître de façon exponentielle et rapide et se transforment en quelque chose quasiment incomparable avec ce qu’ils étaient peu de temps auparavant. Bien que ce livre de business ne développe aucune philosophie ou intention religieuse, les idées qui le sous-tendent s’appliquent magnifiquement à nos vies quotidiennes.
The Tipping Point, le point de bascule, repose sur la théorie que trois éléments sont inévitables dans la vie : 1. Les gens sont susceptibles d’être soumis à la « contagion », c’est-à-dire, certaines idées ou actions se développent par leur essence propre. 2. De petites causes ont souvent de grands effets. 3. Quand le changement intervient, ce n’est pas graduellement mais brutalement.
Ces théories sont très faciles à comprendre, si on les illustre par des exemples. En ce qui concerne la « contagion », pensez simplement au « bâillement ». Quand une personne bâille au sein d’un groupe, le groupe entier se met rapidement à bâiller. Rien qu’à m’écouter en parlant dites-moi la vérité combien d’entre vous ont bâillé ou eu envie de le faire uniquement parce que je l’ai suggéré ? … ou est-ce que c’est juste parce que mon discours vous ennuie ?
Pour les petites causes ayant de grands effets : imaginez qu’il fasse 1° dehors et qu’il pleuve. Le temps est maussade et gris, donnant à chacun le blues de l’hiver. Progressivement, la température chute de 2°, à peine perceptible pour la plupart des gens, mais soudain, la face du monde a changé. Il neige et le voisinage est couvert d’une douce couverture de neige. Des stalactites se forment sur les arbres et les fils électriques et voilà la magie de l’hiver ! Un changement de deux degrés, quelque chose d’aussi petit et subtil qu’à peine perceptible a causé une profonde différence dans notre perception de notre environnement.
Parfois de grands événements suivent de près de très petits et se produisent parfois très rapidement. C’est cela le point de bascule, le point où quelque chose de très petit entraîne quelque chose de très grand. Et cela se produit souvent avec peu ou pas de préavis.
Maintenant, je voudrais que vous vous penchiez sur les points de bascule, les « Tipping Points », dans votre propre vie. Pouvez-vous penser à un point de bascule, un lieu ou un moment, où quelque chose s’est produit dont l’effet durable a été beaucoup plus considérable que sa cause, quelle qu’elle ait pu être ? Votre vie a-t-elle changé à cause de cela ? Est-ce qu’il y a eu un point de bascule juif dans votre vie ? Et si oui, lequel ?
J’aime raconter l’histoire suivante : je voulais aller à l’Université de Californie à Los Angeles à la fin de mes études secondaires. Ma famille, qui avait des revenus modestes, aurait eu du mal à payer les frais requis pour les non-résidents de l’Etat de la Californie.
Un jour mon père rencontra dans la rue à Portland (en Oregon) le rabbin qui m’avait préparé pour ma Bar Mitswa. Rabbi Kleinman, que sa mémoire soit pour nous une bénédiction, parla à mon père de l’Université du Judaïsme à Los Angeles et de leur cursus et diplôme commun avec UCLA qui revenait moins cher que d’aller directement à UCLA. J’ai posé ma candidature et ai été accepté à l’Université du Judaïsme. J’y suis allé dans l’idée d’apprendre un peu pourquoi j’étais Juif et, au bout d’un an, de basculer sur UCLA, pour laquelle j’aurais alors rempli les obligations de résidence dans l’Etat.
J’imagine que les choses ne se sont pas passées exactement comme je l’avais prévu… puisque je suis aujourd’hui devant vous, et… rabbin. Ceci étant dit, la conversation entre mon père et Rabbi Kleinman a, sans aucun doute, été un des Jewish Tipping points « points de bascule juifs » de ma vie. Mon point de bascule juif m’a conduit dans une aventure dont je n’aurais jamais rêvé.
Maintenant, je suis certain que ceux d’entre vous qui reçoivent un grand nombre de courriels, ont vu, un jour ou l’autre, un petit questionnaire qui circule sur Internet. Il contenait plusieurs questions comme
- Citez 5 personnes les plus riches au monde
- Citez 5 médaillés d’or aux Jeux Olympiques qui ont battu des records mondiaux en compétition
- Citez 5 personnes qui ont gagné le Prix Nobel ou le Prix Pulitzer
Si vous êtes comme la plupart des gens, vous n’arriverez pas à donner plus de 3 ou 4 noms. L’importance et la célébrité, tels qu’on les conçoit généralement, disparaissent vite. Maintenant, observez la deuxième partie du test. N’ayez pas peur, je suis certain, vous ferez beaucoup mieux.
- Citez un professeur qui a changé votre vie
- Citez trois amis qui vous ont aidé pendant un moment difficile
- Citez deux exemples où vous avez senti que des événements ont radicalement changé votre vie.
Après un temps de réflexion, la plupart des gens n’ont aucune difficulté à faire cette liste. Et bien, les personnes ou moments de cette liste comprennent votre collection privée des « Tipping points », points de bascule de votre vie qui vous ont entraîné dans une direction ou une autre.
Un peu plus dur maintenant. Essayez de penser à une personne, un livre ou un moment révélateur qui ont fait basculer votre vie VERS ou LOIN d’une vie juive plus remplie et enrichissante.
Peut-être n’avez-vous tout simplement pas encore trouvé votre « Tipping point », votre point de bascule. C’est-à-dire que vous n’avez pas trouvé cette petite action qui vous fait basculer et anime ou ranime votre passion pour le judaïsme.
Pendant les 10 prochains jours, séparant Rosh Hashanah et Yom Kippour, nous devrions nous poser la question suivante : Voulons-nous vivre selon un mode de vie juif ? Est-il important d’animer cette flamme ? Ou bien le judaïsme n’est-il pour nous qu’une activité accessoire ? Le judaïsme est-il suffisamment important pour que nous voulions le transmettre à la génération future, ou bien allons-nous le laisser simplement passer à côté d’elle ?
Voulons-nous un judaïsme essentiel et important, ou non ?
Vous avez remarqué que j’ai utilisé le «ou » en parlant de son importance. Je n’essaye pas d’être drôle, ou provocateur, c’est une question grave que chacun de nous doit se poser. Parce que je ne suis pas assez naïf pour penser que le judaïsme sera important pour tous les Juifs, ou même pour tous les Juifs dans cette salle. Chacun de nous a le droit de décider en quoi nous voulons croire, ce que nous voulons faire et ce que nous voulons prendre au sérieux. Comme nous le savons, beaucoup de Juifs ont cessé d’être juif et c’est leur droit ; ça me rend triste, pour plusieurs raisons, mais ce n’est pas à moi de leur dire qu’ils ont tort.
Ce que je veux dire ce soir c’est que, si nous estimons que le judaïsme est réellement important pour nous, alors qu’allons-nous faire, pour nous, pour nos enfants et pour leurs enfants ? Comment atteindre le point critique nécessaire pour effectuer un changement significatif ? Comment produit-on son propre point de bascule / « Tipping point » juif ?
Pourquoi ne pas commencer la Nouvelle Année en pratiquant un nouveau rituel juif que vous n’avez pas particulièrement observé jusqu’ici ? Ou pourquoi ne pas essayer quelque chose de petit que vous n’avez pas fait auparavant ?
Par exemple, vous pourriez commencer par chanter le Motsi sur le pain à chaque repas. Dites-le vous pour vous-même, à la maison ou même Has veHallila, poo poo poo, chez « Macdo ». Au besoin dites-le à voix basse au restaurant avec votre famille. Ce ne sont que 10 petits mots. 10 mots qui vous permettent d’exprimer votre reconnaissance à la foule de gens et activités impliqués dans la chaîne de production alimentaire, depuis la culture du blé jusqu’à la fabrication de la baguette que vous avez en face de vous. 10 petits mots pour rallumer votre flamme juive. Imaginez les conséquences d’un acte aussi infime, fait avec ferveur.
Souvenez-vous que ces Grandes fêtes sont des moments sacrés d’introspection sur nos vies, tant personnelles que communautaires, mais gardez à l’esprit que c’est aussi le moment de passer à l’action !
Voyons comment vous pourriez créer votre propre point de bascule « Tipping point » juif. Je ne vous promets pas de remède miracle mais je peux vous promettre que, si vous explorez l’une ou l’autre de ces actions qui rendent heureux, vous serez récompensé au-delà de vos rêves les plus fous. Et vous aurez peut-être déclenché une épidémie dans votre vie.
Premier conseil : allez jusqu’au bout ! Si certains d’entre vous, avez pratiqué un sport d’endurance marathons, etc.…vous connaissez le sentiment de joie d’être arrivé au bout. En franchissant la ligne d’arrivée, vous ressentez peut-être la douleur mais aussi un sentiment d’allégresse qui durera longtemps.
C’est la même chose pour notre Tradition. La plus grande joie dans le judaïsme revient à ceux qui vont jusqu’au bout. Prenez l’exemple de Kippour la semaine prochaine (à la manière de comédien Henny Youngman)… please !
Non, sérieusement, combien d’entre vous assistent aux offices le matin et passent une bonne partie de la journée à la schule. Mais de retour à la maison, n’ont pas l’intention de revenir. Et ceux qui ne font qu’une apparition la dernière heure avant Neïla. Si je trouve tout à fait louable même cette participation-là, pensez, malgré tout, une minute à l’allégresse de ceux qui ont été jusqu’au bout du jeûne, entourés d’autres qui priaient et faisaient comme eux. Imaginez un sentiment, non seulement de réussite, non seulement de partage mais de joie. La joie d’être allé jusqu’au bout.
S’impliquer est un autre moyen de trouver un judaïsme plus profond et plus riche, et ce de façon agréable. Changer quelque chose dans la vie d’autrui peut être l’activité la plus agréable de toutes. Participer avec d’autres à des activités bénévoles utiles peut engendrer une vraie satisfaction. Vous saurez que vous avez contribué à un changement. Donc, en vous portant volontaire pour aider, participer et faire, vous aurez trouvé une autre façon d’enrichir votre vie juive.
Rien de plus facile pour les membres et les amis de Kehilat Gesher : il y a tellement de projets et d’activités qui méritent votre attention. S’engager à participer régulièrement dans un programme d’éducation pour adultes ; aider à organiser une fête ; organiser une conférence intéressante ou être membre d’un comité ; ou être simplement présent pour qu’il y ait un minyan et qu’on puisse dire kaddish pendant un office de matin de Shabbat. Ca peut paraître peu de chose d’être simplement présent, mais je sais à quel point une présence enrichit énormément le vécu juif des participants.
A la synagogue, les périodes joyeuses sont généralement consacrées aux enfants. Mais ce n’est pas obligatoire. Pensez à la signification pour les enfants de notre communauté de votre présence à la schule aux moments où ils sont à la synagogue : Soukkot, Simhat Torah et Pourim. Ils penseront que le judaïsme n’est pas seulement une affaire d’enfants. En partageant la joie inhérente à ces fêtes, vous leur montrerez qu’ils sont bienvenus chez les adultes. C’est une affirmation et une motivation fortes.
Et allumer les bougies du Shabbat, un investissement de 20 secondes ? Pensez aux conséquences sur la vie d’un Juif qui a dit « je veux avoir une activité juive cette année et je suis prêt à y consacrer 20 secondes de mon temps chaque semaine. Je me promets d’allumer sans faute les bougies du Shabbat chaque vendredi soir. » Quelles pourraient être les conséquences de cette action, à votre avis ?
Bien entendu, ça marche pour n’importe quel engagement juif, que ce soit dire le Shema chaque soir ou bénir vos enfants le vendredi soir ou manger cashère ou encore promettre de mettre toute la petite monnaie dans la boite de Tsedaqa chaque semaine.
Allons-nous attendre passivement que les points de bascule / « Tipping points » se produisent ou allons-nous agir pour les susciter ?
En entrant dans cette saison de renouveau, il nous faut penser longuement et sérieusement aux décisions à prendre. Lesquels demandent le moins de temps et d’énergie et, malgré tout, rapportent le plus en termes de croissance spirituelle et de bien-être ? Le livre de M. Gladwell est un livre technique mais ses leçons sont claires. Nous ne sommes pas uniquement des produits du hasard. Même si nous sommes influencés par notre environnement le milieu et autrui nous avons quand même la possibilité d’exercer une influence dans la direction opposée. Nos actions peuvent modifier des vies, les nôtres et celles de notre prochain.
C’est nous qui contrôlons nos vies. C’est peut-être là la plus importante leçon de cette saison de renouveau. Et avec un infime effort, nous pouvons faire basculer la balance de notre vie dans la direction que nous souhaitons. Demeure ici le thème récurrent de The Tipping Points nous n’avons pas besoin de faire des actions colossales nous pouvons changer autant et exercer une influence aussi grande en faisant de petites choses. Alors, cette Nouvelle Année, demandez-vous « Comment puis-je m’inoculer le virus juif ? » et moi, votre rabbin, j’espère sincèrement que vous n’en guérirez pas !
En mon nom, celui de ma famille et de toute notre grande famille communautaire de Kehilat Gesher,
je vous souhaite Shana Tova Tikatévou.
Le rabbin Tom COHEN
(Traduction par Laurence Haguenauer)
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