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Le sermon de Rabbi Cohen pour Yom Kippour 5766

Kol Nidrei 5766 (rue Cortambert)

J'ai remarqué ces quelques dernières années qu'à presque tous les chabbat où nous avons un grand nombre de visiteurs, plusieurs viennent me voir pendant le kiddouch qui suit pour me dire à quel point ils ont apprécié l'office.

Au début, lorsque cela arrivait, je me sentais un peu embarrassé et je ne savais pas trop comment réagir. Et puis j'ai appris à accepter le compliment un peu plus gracieusement, à dire poliment merci et à changer de sujet.

Mais pour tout vous dire, j'ai un peu laissé mon yetser hara prendre le contrôle au fil du temps, si bien que maintenant, lorsque quelqu'un me dit à quel point il a apprécié l'office, je souris et je lui demande : "oh, vraiment ? Et qu'est-ce que vous avez aimé en particulier ?"

Récemment, une femme qui ne semblait pas avoir perçu l'ironie de ma voix, me répondit d'une façon qui me fit m'arrêter et réfléchir. Elle a dit : "Oh, Rabbi, j'ai passé un si bon moment que j'ai oublié que j'étais à la shule."

Je suppose que je devrais être ravi de l'entendre dire qu'elle avait été divertie. Après tout, il y a beaucoup de gens qui viennent dans les synagogues et qui s'y ennuient plus que tout.

Et pourtant je sais que beaucoup viennent avec une attente, avec le désir que quelque chose se passe.

Ils viennent pour être émus, pour être touchés, pour être élevés, parfois pour être divertis, et ce qu'ils ont en retour semble répétitif, sans vie et ennuyeux. Alors ils attendent que quelqu'un fasse que quelque chose se passe, et la vérité est qu'ils ne reviennent pas souvent. La plupart du temps, ce n'est que lorsqu'ils se sentent obligés.

Je ne peux pas dire que je les en blâme. Le divertissement en tant que valeur fait et défait notre société. Depuis que nous avons pu changer la chaîne de notre télé sans nous lever de notre canapé (ou dans mon cas, du lit), nous avons eu dans les mains une force qui dans nos esprits est aussi puissante que celle de la vie et de la mort. Si l'on s'ennuie, on se contente de zapper sur un autre programme.

Et je dois avouer – ce qui correspond bien à l'occasion – que parfois je rêve (ou pour être plus exact je fais le cauchemar) que quelqu'un se lève au milieu de l'office avec une télécommande géante, qu'il la pointe vers la bima et … "clic".

Tout ce que j'espère, c'est que les piles ne fonctionneront pas ce jour-là !

Demain après-midi nous lirons l'histoire du prophète Jonas, qui, alors qu'il essayait de fuir un fardeau trop lourd, se retrouve jeté par-dessus bord. Emporté par la tempête, il est d'une certaine manière avalé par un énorme poisson. Il coule. Il ne peut pas respirer. Et pourtant, on ne sait comment, il arrive à crier.

Et voilà ce qu'il dit :

"Tu m'as jeté dans les profondeurs, dans le cœur de la mer, les flots m'ont submergé. Les eaux se sont refermées sur moi. L'abysse m'a avalée. J'ai pensé que j'étais écarté de Ton Regard pour l'éternité. Alors que ma vie refluait, je T'ai appelé dans mon esprit et ma prière vint jusqu'à Toi."

Ce n'est qu'à ce moment là que Jonas fut vomi des profondeurs. C'est comme si les mots de son cœur étaient devenus un gilet de sauvetage qui lui aurait permis de remonter et de flotter à la surface.

Je suis certain que c'est arrivé à beaucoup d'entre nous de se sentir comme Jonas, à vouloir fuir un problème et à se sentir submergés, désemparés, piégés dans les profondeurs de nos doutes. Comme si nous coulions. Et c'est bien souvent dans ces moments où nous ne savons pas quoi faire que beaucoup se tournent vers la prière qui se trouve dans nos cœurs.

Ce soir, je veux parler de la prière qui vient du cœur. Comme vous le savez, nous réciterons beaucoup de prières dans la journée de demain. La plupart – toutes en fait – seront des prières qui sont imprimées dans nos livres de prières. Parfois, les textes de notre mahzor peuvent vraiment nous parler. On a presque parfois l'impression qu'une certaine prière a été écrite à notre intention, maintenant, à ce moment précis. Mais souvent ce n'est pas le cas.

La plupart du temps, les gens ne regardent même pas le texte pour voir s’il leur parle. Ils disent : "Je ne connais pas l'hébreu" (heureusement, nos livres de prières comportent une traduction française et anglaise ainsi que la translittération de l'hébreu afin d'éviter cette excuse).

La plupart ne prient pas parce que pour eux, la prière ne fonctionne pas. Elle n’a pas de valeur immédiate. Nous vivons dans une société pragmatique, dans une culture utilitaire. Les choses doivent rapporter; il doit y avoir des dividendes; il faut qu'il y ait une récompense.

En vérité, si la prière marchait vraiment comme ça, notre synagogue serait plus pleine qu'un casino à Monaco. Il faudrait être fou pour ne pas prier le Grand Donneur du ciel qui possède tous les jetons. Pas besoin de placer une mise sur le rouge ou sur le noir ou de tirer le levier de la machine à sou encore et encore. Le geste est répétitif, mais il est important parce que l'on peut gagner.

L'une des façons de convaincre les gens de prier serait de montrer que c'est pour les gagnants.

Blaise Pascal, le philosophe du XVIIe siècle, comprit cette mentalité du parieur. Il mit au point un pari, le pari pascalien, en utilisant des probabilités et des arguments mathématiques. Sa conclusion principale est qu'il est plus intelligent de croire en un Dieu qui peut entendre nos prières que de ne pas y croire. En gros son argument se déroule de la manière suivante : si Dieu n'existe pas, on ne perd rien à Lui adresser des prières, alors que s’Il existe, on perd tout à ne pas s'adresser à Lui. Alors s’il n'y a pas de Dieu et que l'on prie, qu'avons-nous à perdre ? Ce n'est peut-être pas un mauvais argument pour les parieurs religieux, mais j'imagine que ce n'est pas le cas de tout le monde ce soir.

La plupart des gens, pour filer la métaphore, ont tendance à se tourner vers la prière lorsque leurs jetons sont, comment dire… au plus bas. Lorsque nous sommes en bonne santé et normaux et que tout va pour le mieux, la prière semble être une perte de temps et d'énergie.

Je pense que cette conception de la prière relève plus de la magie que d'autre chose.

La magie est pratique. Vous voulez certains résultats et vous voulez pouvoir les atteindre. Pour cela, il existe certaines formules, certaines mélopées et certaines incantations à dire. Il faut dire "sésame ouvre-toi" et la grotte s'ouvre. Si vous oubliez le bon mot et que vous utilisez un autre mot, elle reste fermée. Peut-être que les gens pensaient, à tord, que c'est pareil pour la prière : une certaine prière dite au bon moment, au bon endroit, avec le bon nombre de gens, dans la bonne langue…

Qu'est-ce que cette digression a à voir avec la prière ? Tout. La magie n'est pas la prière et la prière n'est pas la magie. Avec la magie, vous vous préoccupez d'une fin et vous vous moquez des moyens. La magie est impersonnelle. Dans la prière, il faut être attentif aux moyens qui permettent d'atteindre une certaine fin, et ces moyens dépendent invariablement de vous, de votre attitude, de votre esprit, de votre cœur et de votre âme.

Et si la prière n'est pas de la magie, on a bien trop souvent l'impression que c'est une obligation qui ne répond pas à nos attentes, et qui nous aliène de notre propre Tradition et de Dieu. Heureusement, cela n'a pas à être ainsi.

Pour souligner cette impasse, il y a l'histoire Hassidique bien connue d'un jeune garçon qui voulait prier mais qui ne savait pas quoi dire. Il décida de dire les lettres de l'Alefbet et demanda à Dieu de remettre les lettres dans le bon ordre. L'histoire nous rappelle qu'il n'est pas facile de parler avec Dieu avec nos propres mots, nos propres pensées ou nos propres espoirs. Il arrive que les choses, ou les gens, ou nous même, se mettent sur notre chemin.

Il existe une voix dans notre tradition dont je veux me faire l'écho ce soir. C'est une voix qui nous rappelle que dire une prière personnelle – une prière avec les mots de notre cœur – est un acte extrêmement juif. C'est une voix qui nous encourage à écouter ce qui est sur notre cœur, ce que sont nos problèmes et nos questions ultimes, et d'offrir ces pensées, ces sentiments et ces questions à Dieu, comme une prière, à travers les mots imprimés que nous disons ensemble.

Alors qu'est-ce qu'une prière qui vient du cœur ?

Prier, c'est prendre le temps de prendre les décisions les plus importantes de nos vies. Prier requiert de la sagesse. Comme l'écrivit Rabbi Soloveitchik : "Prier signifie discriminer, évaluer, comprendre, en d'autres mots demander intelligemment".

Il faut de la connaissance et de la sagesse car il y a des limites à la prière. On ne peut pas prier pour n'importe quoi. On ne peut pas demander qu'un membre amputé revienne miraculeusement à la vie. Mais vous pouvez prier pour avoir du courage ou pour l'acquisition d'une prothèse. De même vous ne pouvez pas prier pour des choses qui violent les lois de la nature et leur logique. Il faut les respecter.

On prie pour émouvoir Dieu, mais pas dans un sens magique. La façon dont on peut faire bouger [1] Dieu, c'est en mettant en mouvement le divin en nous. Si vous séparez Dieu de l'image de la divinité en vous, alors faire bouger Dieu ne peut vous affecter.

Vous demandez : "puis-je bouger Dieu ?" sans demander si vous pouvez vous bouger vous-même. Vous demandez "Dieu écoute-t-il la prière ?" plutôt que de demander "est-ce que j'écoute ma propre prière ?"

Toutes vos questions sont dirigées vers quelqu'un totalement Autre que vous. Mais le vrai but de la prière est d'activer le divin en nous, et entre nous.

Pour le dire de manière plus directe, nous ne pouvons pas prier pour quelque chose qui ne nous demande pas de faire quelque chose, que ce soit en terme d'attitude, de volonté, d'énergie ou d'intelligence.

On ne pas demander la santé en s'attendant à ce que Dieu dise oui ou non. Prier pour sa santé signifie que l'on prenne au sérieux les moyens qui le permettent de mettre en mouvement ce que signifie être en bonne santé. On ne peut pas prier Dieu de nous accorder la santé avec une cigarette à la bouche ou un sandwiche picklefleisch-cornichons avec supplément de matières grasses à la main et une assiette de frites bien huileuses et salées.

On ne peut pas demander à Dieu la paix avec les bras et les jambes croisés et les mains serrées. On ne peut pas prier pour la paix et ne rien faire pour elle. On ne peut pas demander à ce que Dieu aime le peuple juif sans exprimer notre propre amour du peuple juif, ni prier pour la reconstruction d'Israël sans notre engagement personnel. Comme Rav le dit dans le Talmud, "la prière de l'homme n'est pas acceptée à moins qu'il mette son cœur dans ses mains" (TB Taanit 8a). La prière doit vous faire bouger ; si ce n'est pas le cas, c'est que vous êtes dans une pensée magique.

Est-ce que la prière marche ? Je peux répondre oui, mais elle ne marchera que si vous la faites !

Le théologien néo-orthodoxe Samson Raphael Hirsch (XIXe) fit remarquer que la racine hébraïque pour "prière" est "se juger".

Cette étymologie surprenante fournit une explication sur le but de la prière juive. La partie la plus importante de n'importe laquelle de nos prières se trouve dans l'introspection qu'elle permet, le temps que nous passons à chercher à l'intérieur de nous-même.

La prière est un moment pour l'introspection. Pour méditer sur nos valeurs juives communes telles qu'elles sont exprimées dans notre liturgie. Tout comme le chabbat permet de se détourner des affaires courantes pour regarder en nous et voir où nous en sommes et comment nous nous relions à ce que nous voulons être. En un sens, les prières de Kippour nous invitent à nous réveiller à la vie et au temps qui passe, et à demander si nous sommes prêts à choisir plutôt que de continuer à être des somnambules dans un autre jour, une autre semaine, un autre mois et une autre année.

Comment commencer à prier ?

Abrahm Joschua Heschel commençait souvent ses conférences en regardant son auditoire et en disant : "Mesdames et messieurs, un grand miracle vient d'avoir lieu." Les gens se redressaient, impatients d'entendre ce qu'était le miracle. Et Heschel disait "oui, un grand miracle a eu lieu, le soleil s'est couché". Les gens le regardaient, secouaient la tête et se demandaient si il avait perdu l'esprit. Il commençait alors à parler de ce que c'est qu'être religieux, comment quelqu'un qui l'est voit le monde. Et il demandait à son public : qu'est-ce que vous perdez à l'intérieur de vous-même lorsque vous n'êtes plus capable de voir la merveille qu'est un coucher de soleil ? Lorsque vous n'êtes plus surpris par la gloire qu'est la vie quotidienne, lorsque vous n'êtes plus impressionnés par les merveilles de la vie ? Qu'est-ce que vous perdez lorsque la vie devient normale, banale, tellement "bof" ?

La prière qui vient du cœur requiert la capacité à être attentif au moment, à respirer l'émerveillement d'être en vie. Être multi-tâches peut être adapté pour le bureau, mais c'est banni de la vie spirituelle : un moment spirituel requiert que nous prêtions attention à ce qui se passe maintenant. La vraie religiosité requiert que l'on embrasse l'ici et le maintenant.

Etre attentif signifie laisser à l'extérieur tout ce bruit qui envahit nos journées. Lorsque vous vous concentrez sur ce qui se passe maintenant, alors chaque minute, chaque expérience est un miracle. Chaque souffle est une nouvelle opportunité d'être neuf, de nous recréer, de voir le monde comme si c'était la première fois. La seule manière de voir un miracle est d'être attentif à ce qui nous entoure.

L'émerveillement, l'ébahissement devant le mystère de la vie, ce qu'Heschel appelait "une stupeur radicale" sont au centre de la prière qui vient du cœur. Il faut néanmoins quelque chose d'autre pour que la vraie prière puisse avoir lieu : une ouverture aux autres.

La vraie prière naît avec le son de l'empathie. La vraie prière surgit lorsque nous somme capable de ressentir la joie et la souffrance des autres, ainsi que la nôtre. La vraie prière arrive avec le bruit que fait un cœur qui se brise ou la musique qui jaillit d'un cœur débordant de félicité. La vraie prière nous rempli avec sa légèreté et nous élève au-dessus de la poussière et du désespoir. Elle nous fait flotter plus haut, encore plus haut, au-delà de l'agitation qui avale comme une baleine – elle nous emmène vers l'air pur, là où nous pouvons à nouveau respirer.

C'est au sujet de la vraie prière que le grand poète israélien Yehouda Amichai écrivit :

        Les tombes s'écroulent, les mots vont et viennent
        Les mots sont oubliés
        Les lèvres qui les ont prononcés se transforment en poussière
        Les langues meurent comme les gens ; d'autres langues viennent à la vie
        Les dieux dans le ciel changent, les dieux vont et viennent
        Les prières restent à jamais.

Puissions-nous en ce jour de Kippour, ne pas nous enfuir de devant nous-même comme l'a fait Jonas. Au lieu de ça, puissions-nous apprendre à prononcer le genre de prières qui restent à jamais; le genre de prière qui reflète nos attentes, nos questions et nos émerveillements; le genre de prière qui met en mouvement le divin.

Et ce que j'espère pour toutes les personnes ici présentes, c'est que non seulement vous apprécierez les offices, mais que vous aurez aussi la bénédiction de vivre ce pour quoi vous priez. Soyez attentifs aux mots qui sont dans votre cœur.

Et vivez ce que vous priez. Amen.

Traduction : Olivier F. Delasalle


[1] En anglais, to move someone signifie à la fois "bouger quelqu'un" et "l'émouvoir".

  
  
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