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Kehilat Gesher communauté juive libérale et égalitaire |
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La Communauté Juive FrancoAnglophone à Paris et SaintGermainenLaye
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La brochure KG :
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Odette Spingarn nous a dit…
J’avais 14 ans lorsque la guerre éclata en septembre 1939. À Paris on nous avait distribué des masques à gaz et on parlait beaucoup des risques de bombardement. C’est la raison pour laquelle mes parents ont préféré que je passe l’hiver 39-40 à Deauville où se trouvait une partie de ma famille. En mai 1940, dès le début de l’avance allemande, mes parents En septembre, nous nous sommes fixés à Brive en Corrèze. Je suis entrée en Seconde au lycée de Brive et j’ai pris contact avec le groupe local EIF [1], en train de se former. Il était entièrement composé de jeunes réfugiés, notamment de Paris et de Strasbourg. Fin 42, après l’occupation de la zone Sud, mes parents et moi avons quitté Brive pour un petit village corrézien de six cents habitants, Larche. Mon père, né en Autriche-Hongrie, engagé volontaire pendant la guerre 14-18, avait été naturalisé Français en 1922. De ce fait, au regard des lois de Vichy, il fut assigné à résidence à Larche. C’est là que nous avons été arrêtés par des soldats allemands le 31 mars 1944. Mon père fut fusillé un jour plus tard. Ma mère et moi avons été envoyées à Drancy, puis déportées le 13 avril 1944. Ma mère est entrée au camp de Birkenau avec moi. Elle y est décédée le 24 mai, de dysenterie. Après avoir travaillé à Birkenau jusqu’en juin, j’ai été transférée à Briginski, annexe du « Canada », pour trier les vêtements des transports hongrois qui se sont succédé sans interruption de juin à octobre. Fin octobre, j’ai fait partie d’un transport qui nous menait en Saxe, à Zchopau, pour remplacer la main-d’œuvre allemande dans une usine fabriquant des pièces détachées pour moteurs d’avion. J’ai travaillé là jusqu’en avril 1945. C’est à cette date que commence le récit ci-après, dans lequel je raconte mon histoire qui se termine avec la libération, le 8 mai, et mon rapatriement en France. Odette Spingarn
Avant de sauter, j’ai crié « Au revoir tout le monde » à mes camarades qui m’avaient fait la courte échelle et m’avaient aidée à passer à travers la petite fenêtre du wagon à bestiaux. Le train roulait à allure modérée dans la nuit, et le vent me fouettait le visage. Accrochée par la main droite, le corps dans le sens de la marche du train, j’ai donné un grand coup de pied contre le wagon pour me projeter sur le ballast. Vite relevée, je fais marcher mes jambes, mes bras : rien de cassé, pas une égratignure. Serré dans ma main gauche, j’ai mon petit sac. Il contient une tranche de pain et ma cuillère. Figée, je regarde le feu arrière rouge du train qui s’éloigne. Il semble ralentir… Il ralentit effectivement et s’arrête à 100 mètres. Je m’allonge dans le fossé qui borde la voie ferrée. La peur me tord les boyaux. C’est fini. Une sentinelle a dû m’apercevoir. Il y en a une entre chaque wagon, sur une petite plate-forme. Ils vont lâcher les chiens, et de cela j’ai plus peur que de tout. Je n’ose plus respirer et reste à plat ventre les yeux fermés. Des ordres brefs sont lancés. Les voix gutturales résonnent dans la nuit. Quelques minutes se passent et le train repart. Je relève la tête et suis du regard le feu rouge qui s’estompe et disparaît bientôt dans l’obscurité. Je suis libre. C’est le 14 avril 1945. Depuis cinq jours, l’électricité était souvent coupée et le travail interrompu dans l’usine Auto-Union [2] de Zchopau où nous nous trouvions depuis le mois de septembre : cinq cents femmes, expédiées directement d’Auschwitz pour remplacer la main-d’œuvre allemande dans la fabrication de pièces détachées pour moteur d’avion. Toute la semaine, les bruits les plus contradictoires ont circulé. Les Alliés approchent ; ils sont à 100 kilomètres, à 50… à 30. Nos « aufseherin » [3] sont très nerveuses. C’est bon signe. Pourvu qu’on nous laisse ici. Ce serait trop beau. Le 13 avril on nous envoie un nouvel « Oberscharführer » le plus mauvais que nous ayons jamais eu. Il hurle, sans cesse au paroxysme de la colère, et les aufseherin zélées nous frappent à bras raccourcis. Trois cents femmes arrivent d’une usine voisine. Il faut partager nos lits avec elles et nous voici huit cents femmes, grouillant dans une immense salle, se disputant un des vingt robinets. On s’attend au pire. En effet, le lendemain le bruit se répand comme une traînée de poudre : on nous emmène. Où ? Dans un autre camp, pour nous gazer probablement. À six heures, on nous réunit dans la cour. Chacune a sa couverture et une tranche de pain. Départ lugubre au milieu des cris, des coups… Les prisonniers français « transformés » qui travaillent à l’usine à l’étage en dessous du nôtre sont massés dans le fond de la cour. Ils assistent à cette scène, impuissants et stupéfaits. L’un d’eux a pu nous glisser : « Les Alliés sont à Chemnitz. » Chemnitz, 17 km ! Une lueur d’espoir. Si seulement le train pouvait ne pas partir ce soir. Les alliés viennent de l’ouest. Les Russes à l’est approchent aussi. Lorsqu’ils se rejoindront les Allemands seront fichus. Mais en attendant, c’est vers le sud qu’on nous emmène. Vers la Tchécoslovaquie. Nous sommes tassées dans le dernier wagon du train. « Hommes 40 ». Nous, nous sommes 120. On a réussi à déclouer la planche qui bouchait la fenêtre, pour avoir un peu d’air. Et puis l’idée a jailli, a passé de bouche à oreille, s’est imposée à notre petite bande de Belges et de Françaises à laquelle se joignait Bianca l’Italienne et Alice la Hongroise. Nous sommes 14 bien décidées à nous évader à tout prix. Le plus difficile, dans l’obscurité du wagon, est d’atteindre la fenêtre. Je dois traverser la largeur du wagon en marchant sur les corps accroupis et tassés de mes codétenues, qui ne comprennent pas pourquoi je me déplace et ne me facilitent pas les choses. Elles sont déjà si mal et je les dérange ; pour se venger, elles me griffent les chevilles pendant cette lente progression. Je pense que chaque tour de roue m’éloigne davantage et j’ai hâte de sauter. Enfin j’atteins la fenêtre et je saute : la septième. Je suis libre. Cette phrase se répète dans ma tête comme un leitmotiv, tandis que je gravis un monticule au-dessus du ballast. Me voici sur la route qui, à cet endroit, longe la voie ferrée. Je la traverse et entre dans un champ. La route est dangereuse. Un clair de lune brille, splendide. Curieux effet d’optique, je ne distingue pas le relief du sol. Le champ m’apparaît plat et je ne peux éviter de tomber en butant sur chaque bosse. Je me rends compte bientôt que je ne pourrai continuer longtemps à marcher en pleins champs, car je me fatigue énormément. Aussi je m’arrête pour réfléchir et me repérer. Je domine la voie ferrée, la route la borde puis s’en écarte. Mon plan est très simple. Je veux rejoindre Chemnitz et passer à travers les lignes pour rejoindre les Alliés. Je sais que Chemnitz se trouve à 17 km de Zchopau. Pour ne pas me perdre, il me faut regagner Zchopau d’abord. De là, on verra. Le train nous menait, paraît-il, vers le sud. Donc je dois prendre la direction nord. Le ciel est merveilleusement étoilé et je repère facilement la Grande Ourse et la Petite Ourse avec l’étoile Polaire. Je bénis mes cheftaines qui m’ont appris à m’orienter. Je vérifie la direction prise par mon train. C’était bien le sud, donc résolument je décide de suivre l’étoile Polaire et retourne sur la route, direction nord. Je marche facilement sur le bitume, zigzaguant un peu, déshabituée de marcher autrement qu’en rang de cinq. Au moindre bruit, je m’aplatis dans un fossé. Piétons, cyclistes, quelques autos, toujours en sens contraire. Bientôt, je m’enhardis et ne me cache plus. Je croise des gens. Personne ne fait attention à moi. Je marche longtemps. Aux carrefours, je suis mon étoile. Il y a peu de circulation. Tout à coup une voiture s’arrête brusquement après m’avoir croisée. Un soldat se penche à la portière et appelle ; 1/10e de seconde, je pense à fuir, mais c’est impossible. Tant pis. À la grâce de Dieu. Je m’approche, et le soldat, très poliment me demande la route pour Annaberg. Je suis tellement surprise que je ne trouve pas de mots pour répondre. Son voisin, impatient, me regarde et dit interrogativement « Gerade ? » Soulagée, je me dépêche de lui répondre « Ja, ja, gerade. » La voiture démarre. Au cours de la nuit, plusieurs soldats en voiture ou à bicyclette, s’arrêteront pour me demander leur chemin. Pour chacun ma réponse est prête. « Gerade ». Et l’idée de les envoyer peut-être dans une fausse direction me réjouissait le cœur. Mais comme j’aurais voulu savoir si j’étais, moi, dans la bonne direction ! Je ne les avais pas vus, sur cette route sombre au milieu de la forêt, lorsqu’ils surgirent devant moi tous les deux, braquant leur lampe électrique sur mon visage. Deux gendarmes taillés en colosses. « Papiers. » Je n’en ai pas évidemment. La conversation s’engage. « Vous êtes étrangère ? » « Oui, Française. » « Ah et où travaillez-vous ? » J’hésite à répondre. J’ignore totalement où je me trouve. Suis-je loin de Zchopau, d’Annaberg ? Le gendarme enchaîne ; sans doute travaillez-vous à Scharfenstein ? « Ja, Ja, Scharfenstein. » Me voici sauvée de nouveau. Je bafouille. « Laissez-moi vite rentrer chez moi. » Ils plaisantent entre eux. Je ne comprends qu’à moitié. « Je viens de chez mon ami, oui, oui, un Français. Mais, je suis en retard. Laissez-moi passer. » Ils sont bons garçons. Ils comprennent et on se serre la main. « Aufwiedersehen. » Et je continue à marcher. La nuit est très sombre à présent. J’ai l’impression d’être complètement perdue. J’essaye de déchiffrer les panonceaux que je rencontre à certains croisements de route, mais ils sont placés en haut de longs poteaux et dans la nuit, je ne distingue aucune lettre. J’essaye une fois de grimper en haut d’un poteau mais en vain. Mes mains glissent. Mes pieds glissent… et je renonce au mât de cocagne. À l’entrée d’un village, ou pont, je suis arrêtée par la « Volksturm » des vieux villageois, en civil, qui prennent très au sérieux leur rôle de sentinelle ; « Pas de papiers ? On va s’expliquer à la mairie, pas d’histoires. » On me pousse dans une grande salle tout au fond de laquelle quatre hommes jouent aux cartes sous une lampe fumeuse. Ils s’arrêtent et me regardent avec curiosité. L’interrogatoire commence et je réponds avec assurance. « Oui j’ai oublié mes papiers. » « Je suis étrangère. Française. » « Je travaille à Scharfenstein à l’usine. » « Ce que contient mon sac ? Regardez vous-mêmes, mon pain et une cuillère. » Après vérification du sac, ils s’humanisent. Ce que je fais sur les routes à cette heure-ci ? Je me trouble réellement, car je ne trouve pas mes mots en allemand et je bredouille « un ami français. » Mon trouble est tout autrement interprété, une ou deux plaisanteries, que je ne comprends pas, fusent. Bon, je peux partir, mais qu’on ne m’y reprenne pas à circuler sans papiers. Je remercie et au moment de partir, je me souviens brusquement que sur le dos de ma jaquette bleu marine sont peintes deux énormes lettres blanches « K L » (Konzentration Lager). Je suis face à la lampe, mais si je me retourne je suis perdue. Hésitante, je fais trois pas en arrière puis, subitement je saisis mon petit sac par le cordon, et des deux mains, le rejette derrière mon dos le plus loin possible, comme s’il s’agissait d’un très lourd baluchon. Alors, je leur tourne le dos et m’en vais rapidement, les laissant sans doute un peu éberlués. La « Volksturm » m’accompagne jusqu’à la sortie du village. Je garde mon sac dans cette bizarre position jusqu’au premier virage. Me sentant enfin hors de vue, je m’empresse d’enlever ma veste et de la remettre à l’envers. Comment n’avais-je pas eu cette idée plus tôt. Les premières lueurs de l’aube apparaissent ; Je suis complètement épuisée. C’est le moment de trouver un abri pour le jour. Je quitte la route, traverse un champ et entre dans la forêt ; Je m’y sens plus en sécurité que sur la route et me remets de ma dernière émotion. Dans une clairière se dresse une construction de bois, une espèce de haute tour de guetteur. Une échelle très raide mène à la plateforme. Je prends cela pour un ouvrage militaire et en même temps, je pense que ce serait une excellente cachette. Je commence à grimper. Et si j’allais trouver là-haut un ou deux soldats endormis ? Ou éveillés ? Peut-être m’ont-ils déjà repérée… Plus j’approche du sommet, plus j’ai l’impression d’avoir commis une prudence épouvantable. Mais il est trop tard pour reculer… J’arrive en haut : personne. J’ai su plus tard l’usage réel et pacifique de ces tours de guets, simples échafaudages de chasseurs pour guetter le gibier sortant des bois. Assise sur les rondins, merveilleusement bien cachée, je savoure la moitié de ma tranche de pain. À ce moment précis, le soleil se lève, inondant la clairière et les sommets des arbres que je domine de haut. Je suis au comble de la joie. Ce lever de soleil sur mon premier jour de liberté me semble du meilleur augure. Je voudrais chanter, crier, hurler ma joie. Quoi qu’il arrive à présent, j’aurai vécu ces moments inoubliables. Apaisée, heureuse, mais fourbue, je me suis endormie. Quelques heures plus tard, je me suis réveillée, bien décidée à attendre la nuit pour repartir. De mon observatoire, je peux parfaitement étudier le pays. Un village lointain qui me semble être dans la bonne direction sera mon prochain objectif. Il paraît accessible sans utiliser la route, et cela m’incite à repartir au milieu de l’après-midi. Après avoir traversé la forêt, me voici dans un champ rempli de coucous. Je ne peux m’empêcher de m’arrêter pour en cueillir un bouquet ; C’est tellement merveilleux ces minutes, qui ne sont peut-être qu’un sursis, où je retrouve les gestes des êtres libres. Je mange de l’herbe pour tromper ma faim et des feuilles qui ont un léger goût d’artichaut. À la tombée de la nuit, j’arrive au village qui est en réalité un gros bourg. Un instant, je m’imagine que c’est Zchopau, mais je me suis trompée, hélas. Je traverse le bourg, mon bouquet à la main. Cela me donne une contenance. Personne ne semble me remarquer. À la sortie du pays, je suis complètement désorientée. Il ne me reste qu’une ressource ; demander à mon tour mon chemin. Cela est très risqué, mais je n’ai pas le choix. Arrêtée devant la porte d’un café, je rassemble mon courage pour entrer, lorsqu’au loin j’aperçois un soldat à bicyclette… C’est à lui que je demanderai ma route. Je l’arrête. Il écoute ma question, puis dans un français sans accent, me répond en m’interrogeant à son tour, « Vous êtes française, Mademoiselle ? » Complètement sidérée, je baisse la tête affirmativement. Il continue. « Eh bien vous rentrerez bientôt chez vous. La guerre est presque finie. » « Vous connaissez la France ? » « Oui, j’ai vécu longtemps à Paris. » Son ton est cordial et très courtois. Je meurs d’envie de me confier à lui, peut-être m’aidera-t-il ou me donnera-t-il un bon conseil. Je n’en peux plus de garder mon secret et je me sens si fatiguée… Je commence par lui demander la route de Zchopau et tandis qu’il va s’enquérir auprès d’un prisonnier russe qui connaît bien la région, je prends mon temps pour réfléchir. Après tout pourquoi ferais-je confiance à un soldat Boche ? Il a beau parler très bien le français, cela ne prouve rien quant à ses sentiments. Ce n’est pas le moment de faiblir. Il revient et m’indique d’une façon précise le chemin à suivre. Zchopau se trouve à 6 km ! Dieu soit loué ! J’ai mis longtemps pour parcourir ces 6 kilomètres. Je me suis arrêtée souvent car j’étais épuisée. J’ai mangé sur cette route ma dernière bouchée de pain. Zchopau ! Je n’envisage plus d’atteindre Chemnitz : 17 km de plus avec je ne sais quelles difficultés à surmonter pour traverser les lignes ; c’est au-dessus de mes forces. Je monte dans la forêt, au-dessus de l’usine, une forêt que je connais bien car on nous y a emmenées plusieurs fois lors des alertes aériennes. La nuit précédente était froide. Mais cette nuit-ci est glaciale, on sent qu’il va neiger. Accroupie au pied d’un arbre, j’essaye de me réchauffer. Ce n’est pas facile et je regrette la couverture que j’ai abandonnée dans le wagon. Je lutte pour ne pas m’endormir et l’un après l’autre je frictionne mes membres engourdis. Je me lève, me rassois et fais des exercices de gymnastique pour résister au froid et au sommeil envahissants. La nuit me paraît infiniment longue. Lorsque le jour se lève, je descends sur la route demande l’heure à une femme qui passe : 6 heures. Dans une heure, les ouvriers arriveront à l’usine. Parmi eux les prisonniers français « transformés » forment un groupe d’une trentaine environ. Nous n’avons jamais pu prendre contact avec eux, notre étage étant soigneusement gardé et isolé de tout le restant de l’usine. J’en connais un cependant. C’est « Marquand. » Il est chargé de réparer les courroies de transmission et porte un brassard spécial l’autorisant à pénétrer pour les nécessités de son travail dans la salle où se trouvaient nos machines. On l’apercevait deux ou trois fois par mois, grand, mince, impassible, passant rapidement parmi nous, allant faire son travail sans se laisser distraire et repartant aussitôt. Mais toujours après son passage on trouvait sous un quelconque chiffon de machine, quelques tartines à notre intention. Je savais donc que c’était un chic type et c’est lui que je voulais rencontrer. Bientôt, j’aperçois sur la route qui monte de Zchopau vers l’usine la foule des travailleurs qui s’approche. Je descends à leur rencontre et cherche à distinguer la haute taille de Marquand. Mais parmi les ouvriers, c’est tout d’abord mon « vorarbeiter » que je croise. Celui qui surveille mon travail quotidiennement depuis huit mois. Un homme implacable, exigeant le maximum de la méprisable main-d’œuvre que nous représentons pour lui. Nos regards se sont croisés et j’ai vite détourné les yeux en hâtant le pas. J’avais sur la tête un fichu foncé ramené presque jusqu’aux yeux, alors qu’à la machine, il m’avait toujours vue nu-tête. M’a-t-il reconnue ? Sans doute a-t-il pensé être le jouet d’une hallucination. Je continue à descendre, le troupeau s’amenuise et je ne distingue toujours pas la silhouette de Marquand. Je croise trois hommes parlant français. Je m’approche d’eux et leur demande si Marquand vient à l’usine ce matin. « Oui, mais il est retourné au commando, ayant oublié sa clef. Il ne va pas tarder. Vous voulez le voir ? » « Oui, et méfiante, je brise là, » continuant à marcher vers Zchopau à la rencontre de Marquand. Enfin je l’aperçois. Il comprend instantanément. « Je me suis évadée et ne sais où aller. Venez avec moi. » Il fait demi-tour. Nous marchons côte à côte, en silence. Les 32 prisonniers de ce commando logeaient au rez-de-chaussée d’un hôtel réquisitionné situé au milieu de la ville. Les lits de bois à trois étages étaient serrés dans la chambre trop petite. L’ordinaire était plus qu’insuffisant. Mais ces prisonniers qui avaient droit au titre de « transformés » jouissaient d’une grande liberté. En dehors de l’appel du soir, les contrôles allemands étaient rares. Chacun travaillait dans sa spécialité, qui en usine, qui chez l’habitant. En ville comme dans les campagnes environnantes, la population se composait de vieillards, de femmes et d’enfants. Ces hommes qui venaient utilement les aider étaient partout bien accueillis et bien traités. Le ravitaillement était le problème crucial, tout le monde étant sous-alimenté en Allemagne à cette époque. Quelques prisonniers travaillant dans des magasins d’alimentation (boucheries, charcuteries, boulangeries) arrivaient à se débrouiller pour eux et pour les copains. Bon nombre d’entre eux avaient une amie allemande. Flattées et heureuses d’avoir un ami français, ces femmes leur étaient généralement très dévouées. Après 5 ans de captivité, ces prisonniers qui avaient tous passé plusieurs années dans les stalags, présentaient, malgré leur situation privilégiée du moment, une espèce d’indifférence blasée et une grande lassitude. « Ils en avaient marre. » Lorsque j’arrivai avec Marquand, presque tout le monde était parti au travail et, sans être vus, nous sommes entrés dans une petite pièce. Après m’avoir fait boire une tasse de café chaud et sucré (Oh ! ce café inoubliable…) M. me pose des questions et je lui raconte toute mon histoire. Je ne savais pas encore ce qu’il allait pouvoir faire pour moi, mais je savais qu’il ne me laisserait pas tomber et je me sentais sauvée. Je lui dis, en passant, mon inquiétude au sujet de mes camarades qui avaient sauté avant et après moi. Auront-elles eu autant de chance que moi ? Ne sont-elles pas en train de mourir de faim quelque part dans la campagne environnante ? M. était un homme d’action. Il fut bref. « Le chef du commando est absent jusqu’à demain après-midi. Lui seul peut prendre une décision à votre sujet. En attendant, je prends sur moi de vous cacher ici ! » Il m’emmena dans la chambrée, m’indique son lit au 3e étage superposé, m’enjoignit de m’y étendre pour dormir et surtout de n’en pas bouger entre 11 et 12 heures, heure à laquelle la femme de ménage allemande venait faire le ménage. Il prévint ses camardes en leur demandant le secret et partit en me disant « Je vais à la recherche des autres. » J’étais trop fatiguée et trop énervée pour dormir, mais contente d’être étendue. Au bout d’une demi-heure émerge au-dessus de mon lit la tête d’un troufion. Il me tend timidement une tartine de singe… Je la savoure lentement. Une heure plus tard, un autre m’apporte une tasse de chocolat chaud. Il s’agissait d’ultimes restes de colis (ils n’en recevaient plus depuis deux mois) qu’ils étaient visiblement contents de pouvoir m’offrir. Selon leurs horaires de travail, les uns venaient, les autres partaient. Tout un chacun venait me voir, et à la fin de la journée, je connaissais tout le commando. Et j’ai reçu tout au long de cette journée, gâteaux secs, morceaux de sucre, bonbons, chocolats que je dévorais à mesure. J’ai même reçu un poudrier et, ce qui me fit beaucoup plus plaisir, une savonnette de luxe ! Mon cœur fondait devant une telle gentillesse et surtout devant l’unanimité avec laquelle ils m’avaient acceptée, sachant le risque que cela représentait pour chacun d’eux. À la tombée de la nuit, M. arrive, ô surprise, avec Alice et Bianca, qu’il a trouvées, l’une dans la forêt, l’autre dans la rue. Nous tombons dans les bras les unes des autres en pleurant et riant à la fois ; nous avions tant à nous dire que nous parlions toutes les trois à la fois, très exaltées, nous devions avoir l’air complètement folles et les Français nous regardaient, ébahis. Mais au bout d’une demi-heure, Marquand intervint. Il ne pouvait garder qu’une seule personne au commando, mais il connaissait d’autres cachettes et il emmena Bianca et Alice. Marquand me laissa son lit et coucha par terre cette nuit-là. Jamais je ne pourrai oublier la délicatesse de ces 32 hommes et la courtoisie avec laquelle ils se sont conduits pendant les 48 heures que j’ai passées avec eux. Lorsque je me déshabillais ou faisais ma toilette, il y en avait toujours un pour faire la garde, afin que je ne sois pas dérangée. Eux-mêmes évitaient de se promener en tenue indécente. Un détail cocasse : les WC se trouvaient au fond d’un petit couloir formant l’entrée de la maison. La grande porte d’entrée donnant sur la route était ouverte toute la journée. La porte de la chambrée, donnant également sur ce couloir, était tout près de cette porte d’entrée, donc en risquant d’être facilement vu de la rue. Pour éviter d’être repérée, j’ai dû revêtir une capote et un calot et me dissimuler entre deux Français pour chacun de mes allers-retours. C’était une belle occasion de fous rires. Mais j’attendais avec beaucoup d’inquiétude le retour du chef de commando. Qu’allait-il faire de moi ? Je me rendais bien compte des risques énormes qu’il y avait à rester longtemps au commando, et personne ne pouvait savoir combien de temps la guerre allait encore durer. La matinée me parut très longue. Pourtant je ne fus jamais seule. En particulier, l’intellectuel du groupe, un instituteur, eut la gentillesse de me faire un compte rendu des principaux événements des 14 derniers mois. J’avais été totalement sevrée de nouvelles et avais vécu au camp dans le black-out le plus total, excepté les bobards qui circulaient nombreux, souvent démentis et dont on ne pouvait jamais vérifier les sources. C’est ainsi que j’appris la libération de Paris et l’attentat manqué contre Hitler (de ces deux événements, on avait eu de vagues échos au camp) et tous les combats qui ont suivi. Les Alliés se trouvaient bien à Chemnitz. On les attendait d’un jour à l’autre. Quant aux Russes, ils devaient être encore à une centaine de kilomètres de l’autre côté. À midi Fleury arriva. Un homme petit, sec, autoritaire, un visage fermé, mais des yeux très intelligents et trahissant sa sensibilité. Il avait beaucoup d’autorité. Les hommes le respectaient plus qu’ils ne l’aimaient. Mais il avait toujours défendu leurs intérêts avec beaucoup de courage et, comme il faisait bien son boulot, les Allemands lui faisaient confiance. Il avait la responsabilité de plusieurs commandos. Il me posa quelques questions, me dit évasivement qu’il allait voir ce qu’il pourrait faire et disparut. Je continuais à bavarder avec les Français qui me posaient beaucoup de questions. Ils ignoraient totalement l’existence des camps d’extermination et avaient tous été surpris et impressionnés en découvrant le numéro tatoué sur mon bras. Je leur en racontai le plus possible sur tout ce que j’avais vu et vécu. Ces hommes qui en avaient pourtant bavé depuis cinq ans, qui étaient endurcis et qui connaissent les Boches, devenaient pâles comme des morts. L’un deux qui avait des enfants est resté complètement effondré en entendant parler des chambres à gaz. Les autres étaient fous de rage. Dans la soirée, Fleury me fit appeler dans son bureau. Il était très détendu. Il avait trouvé une solution pour moi grâce à Marquand. On allait me cacher dans une famille allemande. Mme Fulmann, originaire de Hambourg, veuve de guerre, était toute dévouée à M. et ferait certainement l’impossible pour moi et me cacherait le temps qu’il faudrait. J’étais très contente de cette solution. Puisque de toute façon, il fallait que quelqu’un prenne des risques pour moi, je préférais que ce soit une Allemande ! Nous avons bavardé très simplement pendant un moment puis il m’offrit, à mon grand ébahissement… du champagne, d’une bouteille qu’il sortait de je ne sais où. M. revint un peu plus tard avec un énorme paquet d’effets féminins. Les vêtements que je portais risquaient de me faire remarquer dans la rue. De plus ils étaient tout pleins de lentes et j’avais beau faire deux sérieuses vérifications par jour (en particulier dans les coutures) de chaque pièce de mon habillement, il était difficile d’éviter complètement la vermine. J’étais bien contente de m’en débarrasser et j’ai demandé à M. de tout brûler en bloc. Je me suis habillée avec les affaires de Mme F. Rien n’y manquait, y compris des chaussures à hauts talons et un chapeau noir à larges bords. Malheureusement le gabarit, normal pour une allemande, n’était pas celui qu’il fallait à mes 35 kg, et la robe de satin noir pendait lamentablement ! Mais j’arrivai à me débrouiller avec une ceinture pour m’habiller à peu près correctement. Quand je suis apparue ainsi attifée aux yeux de mes braves Français, cela a été du délire : une vraie Parisienne, me dirent-ils en applaudissant ! Et on a encore passé une bonne soirée ensemble en attendant que la nuit soit complètement noire pour me faire partir. L’un d’entre eux jouait de l’harmonica. C’est ce soir-là que j’ai entendu pour la première fois « Ça sent si bon la France. » et « Quand tu verras ton village ». Nous avions tous un excellent moral et pensions être libérés par les Alliés deux ou trois jours plus tard au maximum. Mais il fallut en attendre vingt-deux. Madame Fullmann habitait un petit 4 pièces au premier étage d’une coquette maison au centre de la ville. Ayant tout perdu pendant les bombardements de Hambourg, son mari, capitaine, tué deux ans auparavant, Mme F. était réfugiée à Zchopau avec ses quatre enfants, âgés de 8 à 12 ans. Robuste et plantureuse, le visage très jeune encore, encadré de cheveux blonds, Mme F. était une maîtresse femme. Elle m’installa dans une chambre, m’y enferma et réussit le tour de force de me garder et de me nourrir sans qu’aucun de ses enfants, ni son amie qui logeait à l’étage au-dessus, ni son propriétaire qui habitait le rez-de-chaussée, ne soupçonne ma présence. Je passais tout mon temps dans cette chambre, ou plutôt dans la moitié de cette pièce déjà très exiguë, car j’évitais de m’approcher de la fenêtre ; Je faisais le moins de bruit possible et je craignais toujours de tousser lorsqu’un des enfants passait devant ma porte. Plusieurs fois ils essayèrent d’entrer. Mais leur mère leur avait expliqué qu’elle avait condamné cette chambre pour y ranger des affaires. Du reste, elle n’avait pas l’habitude de leur rendre compte de ses faits et gestes et savait fort bien se faire obéir. Un jour l’alerte fut chaude. Madame F. vint me prévenir que la police allait venir faire une enquête dans la maison. On ignorait pour quel motif. Avais-je été repérée ? Ou bien allait-on m’arrêter par le hasard d’une autre enquête ? De toute façon, je me voyais perdue. Sans perdre une seconde son sang-froid, impassible même, Mme F. vida la bonnetière qui meublait ma chambre et me cacha à l’intérieur. Un quart d’heure après, la police était dans la maison… et une demi-heure plus tard, Mme F. venait me délivrer. Il s’agissait simplement d’une vérification de la provision de charbon de chaque locataire ! Les journées me paraissaient terriblement longues, seule avec mes souvenirs. Je compris pendant ces trois semaines pourquoi certaines de mes camarades qui avaient été au secret considéraient cette période comme la plus dure de leur captivité. Beaucoup plus dure que les travaux forcés. J’étais partagée entre l’obsession de mes souvenirs tragiques et celle de la faim qui me tenaillait sans cesse. En effet ce que m’apportait Mme F. consistait en une tartine à 4 h et une autre le soir. Les tartines étaient si minces, et si mince aussi la couche de margarine qui les recouvrait avec parfois un petit bout de lard en plus, que j’imaginais combien maigres devaient être leurs propres rations de nourriture et il devait être difficile à Mme F. d’en soustraire si peu que ce soit pour me nourrir en plus de ses enfants. Mais le meilleur moment de la journée pour moi c’était le soir. À 9 heures, les enfants endormis, Mme F. venait me chercher et nous passions deux heures ensemble dans la cuisine-salle de séjour, où presque chaque soir Marquand venait nous rejoindre. Nous bavardions et on essayait de capter les émissions de la BBC. Il y avait dans cette pièce, arrangée avec goût, méticuleusement propre, une atmosphère d’intimité et de sécurité qu’il m’était bien doux de réapprendre à connaître. Le soir de mon arrivée, après le départ de M., Mme F. apporta un grand baquet d’eau chaude au milieu de la cuisine pour que je puisse m’y baigner. Je me suis déshabillée et j’ai eu la surprise de voir Mme F. se mettre à pleurer en me voyant si maigre. Les Alliés semblaient décidément ne pas vouloir avancer au-delà de Chemnitz et c’est les Russes qui progressaient vers nous. Cependant les jours passaient et personne ne venait nous délivrer. On grillait d’impatience… et cela dura jusqu’au 8 mai. Ce jour-là, il faisait un temps superbe. Des drapeaux blancs flottaient sur les balcons de toutes les maisons en signe de reddition. Mme F. demanda à son amie qui était petite et mince de me prêter une robe. Je revêtis une jupe écossaise et une blouse blanche à peu près à ma taille. M. m’avait déniché un écusson bleu-blanc-rouge avec un magnifique coq gaulois, je l’ai vite cousu sur ma blouse et l’arborai fièrement pour sortir. J’étais enfin libre, définitivement. Et nous nous sommes promenés pendant des heures, un groupe de Français et moi, rencontrant des tas d’autres Français, mais prisonniers ceux-là, qui sortaient pour la première fois de l’espèce de caserne dans laquelle ils vivaient à proximité de la ville. Ils étaient une centaine environ. Comme je souffrais d’une jambe, ayant une plaie d’avitaminose qui suppurait, je suis allée chez eux me faire soigner. Plusieurs fois, les jours suivants, je suis retournée faire changer mes pansements. Notre grande préoccupation tout de suite fut notre rapatriement. On ne savait toujours pas qui serait l’autorité d’occupation. Les Russes, les Alliés… les bruits les plus contradictoires circulaient. Les prisonniers français avaient ordre d’attendre sur place. Les prisonniers transformés, eux, n’avaient pas d’ordre. Un certain nombre d’entre eux, persuadés que les Russes allaient arriver, étaient complètement affolés. Ils colportaient des histoires effrayantes : les Russes se conduisaient comme des sauvages, violant les femmes, tuant les enfants, volant et brûlant tout sur leur passage. Ils ont si bien réussi à affoler tout le monde que sur les 32 hommes du commando, 20 décidèrent de partir dare-dare. Pour ma part, je ne croyais pas à toutes ces histoires (dont certaines n’étaient pas fausses, je l’ai su plus tard). J’avais trop souhaité voir arriver les Russes à Auschwitz pour songer à les craindre. D’autre part, je ne voulais à aucun prix partir à l’aventure, à pied et sans ravitaillement, dans un pays aussi désorganisé qui était l’Allemagne en mai 1945. Au bout de 10 jours, les Français ont reçu l’ordre de rejoindre un point à 5 km de Zchopau, où des camions viendraient les chercher. Je suis partie avec eux bien décidée à ne pas les quitter. Grosse déception, on n’a pas voulu me prendre. Seuls les prisonniers français ont pu monter. Je donnai à Marquand et à Fleury l’adresse de la rue d’Aboukir en leur demandant de me donner de leurs nouvelles. Je suis encore restée 10 jours à Zchopau. Du monde, traversant la ville, défilait constamment. Des soldats allemands, le brassard blanc au bras, éclopés, marchant avec des cannes. Des prisonniers allaient rejoindre des centres de rapatriement ; jamais je n’oublierai deux déportés grecs qui se trouvaient avec un groupe de prisonniers français. L’un des deux avait les pieds en sang et ne pouvait marcher. Les Français l’ont traîné dans une brouette pendant des kilomètres, mais ils n’en pouvaient plus et décidèrent de les laisser tous deux à Zchopau. Ces deux malheureux avaient travaillé pendant deux ans dans les mines de sel. Ils étaient en habits rayés. Le plus âgé (nous avons su après qu’il avait 32 ans, mais nous lui en donnions plus de 50) les cheveux complètement blancs, parlant difficilement, si grande était sa faiblesse, nous dit en levant les mains d’un geste pathétique « Je vais revoir ma femme et mes 4 enfants ». On sentait qu’il n’arrivait pas encore à y croire tout à fait. Personne ne s’occupait de nous. Trois Américains ont traversé la ville et se sont arrêtés à la mairie. Je suis allée les voir. Impossible de retrouver un seul mot d’anglais et naturellement ils ne parlaient qu’anglais. J’ai essayé de me faire comprendre, leur ai montré mon bras… en vain. Quelques soldats russes, en camion, ont traversé le pays un jour, mais sans s’y arrêter. Je décidai finalement de partir avec trois prisonniers français qui se trouvaient en panne comme moi. Équipée (robe, imperméable, tricot, chaussures, ruck-sac) par une famille allemande qui m’avait témoigné beaucoup d’amitié, mon sac à dos rempli de pain autant que je pouvais en porter, je pris le train avec mes compagnons. Il faut dire que, sans être encore occupée, la zone dans laquelle nous nous trouvions était la zone russe. Cette zone se trouvait limitée aux environs de Chemnitz par une très large autostrade. C’était là notre premier objectif. Nous y sommes parvenus par une froide et maussade après-midi. Et là dans une baraque sans porte ni vitres aux fenêtres, en bordure de l’autostrade, exposée à tous les vents, nous devions attendre un certain colonel français, chargé d’organiser le rapatriement et qui, seul, pouvait officiellement nous faire traverser la zone, c’est-à-dire l’autostrade. Il se mit à pleuvoir. Pendant une heure, mes compagnons et moi nous nous sommes évertués à faire un feu avec du bois mouillé pour nous réchauffer un peu et faire chauffer une boisson. Puis la nuit tomba. Personne n’étant venu nous chercher, il fallut s’arranger pour dormir sur le plancher de la baraque et j’étais bien contente qu’on me prête une capote. D’ailleurs mes compagnons étaient aux petits soins pour moi et là, encore une fois, j’ai pu apprécier la générosité des Français et leur parfaite courtoisie. L’autostrade était gardée par un soldat russe qui se tenait dans une baraque, presque en face de la nôtre, de l’autre côté de la route. Il n’était à jeun que le matin. À partir de midi, il se saoulait et le soir il était complètement ivre. Nous avons passé notre temps à l’observer. Il s’arrêtait systématiquement tous les Allemands qui empruntaient l’autostrade. Quel que soit leur véhicule (moto ou bicyclette généralement), lorsqu’ils passaient devant sa baraque ils devaient en descendre. Le véhicule était confisqué et, s’ils protestaient, on leur mettait en main un balai et les voilà obligés de balayer la route pendant une heure ! Inutile de dire que ce spectacle était pour nous une véritable jouissance ! Mais pendant la nuit les choses se sont corsées. Le Russe, en état d’ébriété complète, faisait beaucoup de bruit, tirait parfois des coups de revolver en l’air. Au milieu de la nuit pour se distraire, il mit le feu à un camion, qu’il avait sans doute confisqué dans la journée. Ce fut un joyeux feu d’artifice pétaradant, aussi insolite qu’inattendu pour nous. Le lendemain, toujours pas de colonel ! Après 24 heures d’attente, exaspérés de savoir qu’à 50 mètres de nous se trouvaient du ravitaillement et une mission de rapatriement, nous décidons que cette plaisanterie a assez duré. Naturellement le soldat russe est à moitié fou, il est très capable de tirer sur nous si nous traversons sa route en fraude… mais tant pis, c’est notre dernier risque et nous le prenons. Nous guettons le moment où, occupé à arrêter un cycliste, il nous tourne le dos et nous prenons nos jambes à notre cou… Quelques secondes plus tard nous sommes « de l’autre côté », sains et saufs. Nous couchons dans une grange pleine de foin et le lendemain un « truck » vient nous prendre. Nous nous sommes joints à un groupe de prisonniers plus nombreux. Là, dernière bataille à gagner : on ne veut pas de moi. Le camion ne prend que des prisonniers. Je tente vainement de me glisser parmi eux ; on me refoule. Alors furieuse, je vais à l’avant du camion, grimpe sur l’énorme roue et m’installe sur le capot, bien décidée à y rester. Ce que voyant le conducteur américain descend de son siège pour venir me chercher et me fait monter à côté de lui. Il m’offrit des candies et lâchait toutes les 10 minutes le volant en disant « Ho ! la ! la !, » les seuls mots de Français qu’il connaissait ; Trois quarts d’heure plus tard nous arrivions dans notre premier centre de rapatriement ; Je fus immédiatement dirigée du côté des déportés, les prisonniers du leur et je me suis ainsi trouvée brusquement séparée de mes compagnons de voyage, ne pouvant leur faire que de loin un geste d’adieu. Ensuite tout s’est passé normalement. Je fus acheminée d’un centre de rapatriement à un autre, tantôt en camion, tantôt en wagons à bestiaux (ouverts cette fois). J’étais toujours assise à la porte, les jambes pendant dans le vide et je me souviens avoir traversé le Rhin ainsi. Accueil quasi maternel à Saint-Avold, où nous avons mangé notre premier morceau de pain blanc. Et c’est à Saint-Avold que nous sommes montés, pour la première fois, dans des wagons de voyageurs, pour arriver décemment à Paris ! Dans ce train, peu avant l’arrivée, par un curieux effet de mémoire, brusquement, le numéro de téléphone de Raymond m’est revenu en tête. À l’arrivée, Gare de l’Est, notre petit groupe de déportés sortit le premier. Un officier annonça très fort : « Les déportés. » Et nous sommes passés entre deux rangs de soldats du général de Gaulle, en grande tenue, qui nous ont présenté les armes. Nous ne nous y attendions pas et cela nous a profondément émus.. [1] Éclaireurs Israélites de France [^ retour au texte ^] [2] Audi® [^ retour au texte ^] [3] Surveillante [^ retour au texte ^] |
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