{"id":28236,"date":"2026-09-22T18:34:41","date_gmt":"2026-09-22T16:34:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.kehilatgesher.org\/?post_type=drasha&#038;p=28236"},"modified":"2026-09-22T19:27:15","modified_gmt":"2026-09-22T17:27:15","slug":"yom-kippour-5787","status":"publish","type":"drasha","link":"https:\/\/www.kehilatgesher.org\/en\/drasha\/yom-kippour-5787\/","title":{"rendered":"Yom Kippour 5787"},"content":{"rendered":"<p><strong>LAISSER L\u2019HISTOIRE OUVERTE<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il existe dans notre tradition une histoire concernant Elisha ben Abuya, l&#8217;un des grands ma\u00eetres du IIe si\u00e8cle de l&#8217;\u00e8re commune.<br \/>\nC&#8217;\u00e9tait un rabbin brillant, contemporain de Rabbi Akiva et ma\u00eetre de Rabbi Me\u00efr, mais aussi l&#8217;une des figures les plus controvers\u00e9es du Talmud. Son histoire est souvent connue sous un autre nom : <em>A&#8217;her<\/em> \u2014 \u00ab l&#8217;Autre \u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le Talmud nous parle d&#8217;Elisha dans Kiddouchin 39b. Il y est t\u00e9moin d&#8217;une sc\u00e8ne profond\u00e9ment troublante : un p\u00e8re envoie son fils accomplir la <em>mitsva<\/em> du renvoi de l&#8217;oiseau, le <em>chiloua&#8217;h hakan<\/em>, avant de prendre les oeufs du nid. La Torah promet une longue vie \u00e0 celui qui accomplit ce commandement, tout comme \u00e0 celui qui honore son p\u00e8re et sa m\u00e8re. Fait remarquable, ce sont les deux seuls commandements de toute la Torah dont la r\u00e9compense est explicitement \u00e9nonc\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Elisha voit donc un p\u00e8re demander \u00e0 son fils de monter sur une \u00e9chelle pour faire fuir l&#8217;oiseau qui prot\u00e8ge son nid et prendre les oeufs. Le fils ob\u00e9it \u00e0 son p\u00e8re et accomplit la <em>mitsva<\/em> en \u00e9loignant l&#8217;oiseau avant de prendre les oeufs. Et pourtant, l&#8217;enfant tombe de l&#8217;arbre et meurt. Elisha regarde ce qui vient de se passer et s&#8217;\u00e9crie : \u00ab Il n&#8217;y a pas de justice, et il n&#8217;y a pas de juge. \u00bb<br \/>\nLes sages entendent ces paroles et lui donnent un nom : A&#8217;her. L&#8217;Autre. Et peu \u00e0 peu, son nom est pratiquement effac\u00e9 de la tradition rabbinique. M\u00eame lorsque le Talmud cite par la suite ses enseignements, il le fait souvent sans le nommer directement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Nous pourrions nous arr\u00eater sur la conclusion d&#8217;Elisha : un \u00e9v\u00e9nement terrible s&#8217;est produit, et il en d\u00e9duit que l&#8217;univers lui-m\u00eame est injuste. Mais il y a un autre aspect de cette histoire qui m\u00e9rite notre attention. Elisha est t\u00e9moin d&#8217;un \u00e9v\u00e9nement \u00e9pouvantable et croit avoir compris la nature ultime de l&#8217;univers. De la m\u00eame mani\u00e8re, la communaut\u00e9 entend une parole troublante d&#8217;Elisha et pense avoir compris tout ce qu&#8217;il y a \u00e0 savoir sur lui. Dans les deux cas, on tire une conclusion trop rapidement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et peut-\u00eatre est-ce l\u00e0 l&#8217;un des grands dangers spirituels de la condition humaine : notre difficult\u00e9 \u00e0 vivre avec une histoire qui n&#8217;est pas encore achev\u00e9e. Nous voulons savoir qui a raison et qui a tort, qui est bon et qui est mauvais, qui appartient au groupe et qui n&#8217;y appartient pas. Nous voulons des explications. Nous voulons des conclusions claires. Et lorsque le monde refuse de nous donner une r\u00e9ponse simple, nous la fabriquons nous-m\u00eames. Nous faisons cela avec les autres. Avec la politique. Avec la religion. Avec la souffrance. Et m\u00eame avec Dieu.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C&#8217;est pourquoi l&#8217;histoire d&#8217;Elisha para\u00eet si \u00e9tonnamment contemporaine. Nous vivons \u00e0 une \u00e9poque que l&#8217;on d\u00e9crit souvent comme celle de la \u00ab culture de l&#8217;annulation \u00bb, la cancel culture. Cette expression est parfois utilis\u00e9e \u00e0 tort, et l&#8217;on qualifie parfois d&#8217;\u00ab annulation \u00bb ce qui n&#8217;est en r\u00e9alit\u00e9 que de la critique ou une demande l\u00e9gitime de responsabilit\u00e9. Il existe des moments o\u00f9 les personnes doivent rendre des comptes. Nos actes ont des cons\u00e9quences. Certaines choses ne peuvent tout simplement pas \u00eatre excus\u00e9es.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et pourtant, dans notre culture actuelle, il existe aussi une v\u00e9ritable tentation de transformer une personne en verdict \u2014 de l&#8217;annuler, en quelque sorte. Quelqu&#8217;un dit quelque chose qu&#8217;il ne fallait pas dire. Quelqu&#8217;un commet une erreur publique.<br \/>\nQuelqu&#8217;un \u00e9choue de mani\u00e8re visible aux yeux de tous. Et soudain, ce seul acte devient la d\u00e9finition de toute sa personne. La personne n&#8217;est plus quelqu&#8217;un qui a fait quelque chose de mal. Elle devient le mal qu&#8217;elle a commis. Nous n&#8217;avons plus devant nous un \u00eatre humain. Nous avons une \u00e9tiquette. Un pr\u00e9jug\u00e9 s&#8217;installe et, une fois que nous avons rendu notre jugement, il semble n&#8217;y avoir plus aucune raison de revenir dessus.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le juda\u00efsme, dans ce qu&#8217;il a de meilleur, nous demande de r\u00e9sister \u00e0 cette impulsion. Non pas parce que rien n&#8217;a d&#8217;importance.<br \/>\nNon pas parce qu&#8217;il n&#8217;existe pas de cons\u00e9quences. Non pas parce que toutes les positions se valent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le juda\u00efsme sait parfaitement porter des jugements. Mais le juda\u00efsme se m\u00e9fie profond\u00e9ment de la pr\u00e9tention \u00e0 conna\u00eetre toute l&#8217;histoire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et c&#8217;est peut-\u00eatre l\u00e0 que les choses deviennent plus compliqu\u00e9es. Si nous nous demandons pourquoi nous sommes si prompts \u00e0 rendre un verdict, nous pourrions penser que c&#8217;est parce que nous ne nous soucions pas suffisamment des autres. Nous manquons d&#8217;empathie. Si seulement nous pouvions ressentir la souffrance d&#8217;une autre personne, pensons-nous, nous serions moins prompts \u00e0 juger, plus g\u00e9n\u00e9reux, plus humains.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais je voudrais proposer que ce ne soit pas tout \u00e0 fait vrai. Et si, parfois, le probl\u00e8me n&#8217;\u00e9tait pas que nous ressentons trop peu, mais que nous ressentons, au contraire, tr\u00e8s profond\u00e9ment la souffrance d&#8217;une personne \u2014 ou d&#8217;un groupe, ou d&#8217;une institution \u2014 dont nous pouvons voir la douleur, puis que nous confondons cette \u00e9motion avec l&#8217;ensemble du tableau moral ? C&#8217;est important, parce que l&#8217;empathie est devenue l&#8217;une des grandes vertus morales de notre \u00e9poque. On nous demande sans cesse de faire preuve d&#8217;empathie : de voir le monde \u00e0 travers les yeux d&#8217;un autre, d&#8217;\u00e9couter son exp\u00e9rience, de comprendre sa souffrance. Et \u00e0 juste titre. Mais l&#8217;empathie a elle aussi ses limites. Et ces limites peuvent nous ramener pr\u00e9cis\u00e9ment au probl\u00e8me par lequel nous avons commenc\u00e9 : prendre une partie de l&#8217;histoire et la consid\u00e9rer comme l&#8217;histoire tout enti\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&#8217;erreur d&#8217;Elisha n&#8217;\u00e9tait pas d&#8217;avoir vu quelque chose qui n&#8217;\u00e9tait pas vrai. Ce qu&#8217;il avait devant les yeux \u00e9tait terrible, et son horreur \u00e9tait l\u00e9gitime. Son erreur \u00e9tait de croire que ce qu&#8217;il pouvait voir \u00e9tait tout ce qu&#8217;il y avait \u00e0 voir. Et c&#8217;est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que l&#8217;empathie devient complexe.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&#8217;empathie peut nous rapprocher d&#8217;une personne tout en nous rendant plus difficile la perception d&#8217;une autre. Elle peut ouvrir notre coeur dans une direction et, justement parce qu&#8217;elle l&#8217;ouvre avec une telle intensit\u00e9, le refermer et l&#8217;endurcir \u00e0 tout ce qui se trouve en dehors de ce cadre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cela peut peut-\u00eatre nous aider \u00e0 comprendre quelque chose de la culture de l&#8217;annulation dans laquelle nous vivons aujourd&#8217;hui.<br \/>\nParfois, des personnes sont exclues non pas parce que personne ne se soucie d&#8217;elles, mais parce que l&#8217;on se soucie intens\u00e9ment d&#8217;une histoire particuli\u00e8re. Je vois une personne, ou un peuple, qui souffre. Je m&#8217;identifie \u00e0 cette souffrance. Je la ressens si fortement qu&#8217;elle devient pour moi tout le paysage moral.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et puis quelqu&#8217;un arrive et complexifie le tableau. Il me dit qu&#8217;une autre personne souffre aussi, qu&#8217;il existe une autre histoire, ou une autre v\u00e9rit\u00e9 que je n&#8217;avais pas encore envisag\u00e9e. Au lieu d&#8217;\u00e9largir ma perspective, je peux percevoir cette complexit\u00e9 comme une menace. C&#8217;est ce que la Dre Kira Stein appelle \u00ab l&#8217;empathicide \u00bb : lorsque l&#8217;empathie elle-m\u00eame devient un instrument d&#8217;exclusion. Le m\u00e9canisme est subtil. Quelqu&#8217;un souffre, et je ressens sa souffrance. Sa douleur devient vive, imm\u00e9diate. Elle devient le prisme \u00e0 travers lequel je comprends tout le reste. D\u00e8s lors, quiconque remet en question ce r\u00e9cit devient suspect. La souffrance des autres dispara\u00eet progressivement de l&#8217;arri\u00e8re-plan, et ce qui avait commenc\u00e9 comme une vertu morale \u2014 la compassion \u2014 se transforme en une forme de tribalisme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Nous en avons vu des manifestations sur les campus universitaires, dans les mouvements politiques, sur les r\u00e9seaux sociaux, et dans la mani\u00e8re dont nous parlons de certains conflits devenus presque impossibles \u00e0 discuter. La le\u00e7on n&#8217;est pas que l&#8217;empathie serait mauvaise. La le\u00e7on est que l&#8217;empathie n&#8217;est pas la m\u00eame chose que la vision morale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le <em>Yalkout Shimoni<\/em>, un recueil midrashique compil\u00e9 entre le XIe et le XIVe si\u00e8cle, commente le Psaume 62 par une remarque remarquable sur la condition humaine. Il dit qu&#8217;un \u00eatre humain, fait de chair et de sang, ne peut pas entendre les cris de deux personnes qui pleurent simultan\u00e9ment. Mais le Cr\u00e9ateur, lui, le peut. M\u00eame lorsque tous les habitants du monde crient en m\u00eame temps, Dieu entend le cri de chacun. Il y a quelque chose de profond\u00e9ment humain dans cette limite. Nos coeurs ont leurs limites. Lorsque nous entendons un seul cri, ce cri peut accaparer toute notre attention.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le psychologue et auteur am\u00e9ricain Paul Bloom fait une observation similaire d&#8217;un point de vue psychologique. Nous r\u00e9agissons beaucoup plus fortement \u00e0 la souffrance d&#8217;une personne identifiable qu&#8217;\u00e0 une souffrance immense, lointaine, statistique ou dispers\u00e9e. Un enfant coinc\u00e9 dans un puits peut nous bouleverser plus imm\u00e9diatement que des millions de personnes touch\u00e9es par une catastrophe environnementale qui se d\u00e9roule lentement. Le visage d&#8217;une personne poss\u00e8de une force que les chiffres n&#8217;ont tout simplement pas.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais si notre coeur est limit\u00e9, qu&#8217;allons-nous en faire ? Nous ne pouvons pas nous obliger \u00e0 ressentir tout, avec la m\u00eame intensit\u00e9, ni produire une empathie sans fin. La r\u00e9ponse juive n&#8217;est pas de devenir autre chose qu&#8217;un \u00eatre humain. Elle consiste \u00e0 reconna\u00eetre nos limites et \u00e0 refuser de confondre notre propre perspective avec la v\u00e9rit\u00e9 tout enti\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le Talmud de Babylone nous offre une magnifique image de cela dans Ta&#8217;anit 11a. Les rabbins parlent de Mo\u00efse pendant la bataille contre Amalek. La Torah nous raconte que Mo\u00efse se tient sur une colline qui domine le champ de bataille et que, chaque fois qu&#8217;il l\u00e8ve les mains, Isra\u00ebl prend le dessus. Mais au bout d&#8217;un certain temps, ses mains deviennent lourdes. Aaron et Hour prennent alors une pierre, la placent sous lui, et Mo\u00efse s&#8217;assied dessus tandis qu&#8217;ils soutiennent ses mains. Les rabbins s&#8217;arr\u00eatent sur cette pierre. Pourquoi une pierre ? Pourquoi Mo\u00efse, le chef d&#8217;Isra\u00ebl, doit-il s&#8217;asseoir sur une pierre dure alors qu&#8217;on aurait certainement pu trouver un coussin ou quelque chose de plus confortable ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse du Talmud est extraordinaire. Mo\u00efse dit, en quelque sorte : \u00ab Puisque le peuple d&#8217;Isra\u00ebl souffre, je serai avec lui dans sa souffrance. \u00bb Mo\u00efse ne peut pas livrer la bataille lui-m\u00eame. Il ne peut pas supprimer la souffrance de ceux qui se trouvent en contrebas. Mais il refuse de se mettre \u00e0 l&#8217;aise pendant qu&#8217;ils souffrent. Son propre corps participera, m\u00eame modestement, \u00e0 la condition de ceux qu&#8217;il dirige. Et le Talmud conclut par un principe qui d\u00e9passe largement la personne de Mo\u00efse : \u00ab Celui qui partage la d\u00e9tresse de la communaut\u00e9 m\u00e9ritera de voir la consolation de la communaut\u00e9. \u00bb (Ta&#8217;anit 11a)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C&#8217;est une autre mani\u00e8re de r\u00e9pondre aux limites de l&#8217;empathie. Les rabbins ne demandent pas \u00e0 Mo\u00efse de ressentir toute la souffrance. Ils lui demandent de ne pas rester en dehors de ce&lt;e souffrance. Il ne peut pas livrer la bataille. Il ne peut pas y me&lt;re fin. Mais il peut refuser le confort qui consiste \u00e0 rester \u00e0 distance de ce que son peuple endure. C&#8217;est peut-\u00eatre l\u00e0 l&#8217;une des disciplines que les limites de notre empathie nous imposent : non pas la t\u00e2che impossible de ressentir la douleur de chacun avec la m\u00eame intensit\u00e9, mais le refus de laisser notre confort prendre de l&#8217;avance sur la souffrance de quelqu&#8217;un d&#8217;autre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais il existe une seconde discipline, plus difficile \u00e0 situer dans le corps et plus facile \u00e0 dissimuler. Elle ne concerne pas l&#8217;endroit o\u00f9 nous nous asseyons, mais ce que nous croyons avoir vu. Mo\u00efse avait la vue la plus claire depuis la colline. Elisha pensait l&#8217;avoir lui aussi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La question n&#8217;est donc pas seulement : \u00ab Quelle souffrance est-ce que je comprends ? \u00bb Elle est aussi : \u00ab Qu&#8217;est-ce que je ne vois pas ? \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Parce que la <em>teshouva<\/em> commence par la reconnaissance que ma compr\u00e9hension actuelle de moi-m\u00eame n&#8217;est pas la v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9finitive sur moi-m\u00eame. Si j&#8217;\u00e9tais absolument certain d&#8217;avoir raison, de n&#8217;avoir rien \u00e0 changer, d&#8217;avoir des intentions parfaitement pures, d&#8217;avoir port\u00e9 des jugements d\u00e9finitifs, il n&#8217;y aurait nulle part o\u00f9 aller. Il n&#8217;y aurait pas besoin de <em>teshouva<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La <em>teshouva<\/em> exige quelque chose de tr\u00e8s petit, mais de tr\u00e8s difficile : la volont\u00e9 de croire que je ne vois peut-\u00eatre pas encore toute l&#8217;histoire \u2014 m\u00eame lorsqu&#8217;il s&#8217;agit de moi-m\u00eame. C&#8217;est pourquoi Yom Kippour n&#8217;est pas simplement un jour o\u00f9 nous nous sentons coupables de ce que nous avons fait. C&#8217;est un jour o\u00f9 nous desserrons notre a&lt;achement \u00e0 la certitude de savoir d\u00e9j\u00e0 qui nous sommes. Je ne suis pas seulement la pire chose que j&#8217;ai faite. Tu n&#8217;es pas seulement la pire chose que tu as faite. La personne qui m&#8217;a fait du mal n&#8217;est pas n\u00e9cessairement seulement la personne qui m&#8217;a fait du mal. Et la personne que j&#8217;ai jug\u00e9e poss\u00e8de peut-\u00eatre encore une histoire que je ne connais pas.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C&#8217;est l\u00e0 que les <em>avaryanim<\/em> de <em>Kol Nidr\u00e9<\/em> prennent toute leur force. Avant de r\u00e9citer <em>Kol Nidr\u00e9<\/em>, nous demandons la permission de prier ensemble avec ceux qui ont transgress\u00e9 \u2014 des personnes dont les actes ont pu \u00eatre suffisamment graves pour remettre en question leur place au sein de la communaut\u00e9. Nous ne disons pas que rien ne s&#8217;est pass\u00e9. Nous ne disons pas que les actes n&#8217;ont pas d&#8217;importance. Nous disons quelque chose de beaucoup plus difficile : <strong>un \u00eatre humain est plus qu&#8217;un verdict<\/strong>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est pas de la sentimentalit\u00e9. C&#8217;est exigeant. Cela nous demande de tenir ensemble deux id\u00e9es : la responsabilit\u00e9 et la possibilit\u00e9. Une personne peut avoir fait quelque chose de mal et pourtant ne pas \u00eatre arriv\u00e9e au bout de son histoire. Une personne peut avoir caus\u00e9 un v\u00e9ritable tort et rester capable de <em>teshouva<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ma\u00efmonide, Rabbi Moch\u00e9 ben Ma\u00efmon, le philosophe et juriste juif du XIIe si\u00e8cle qui v\u00e9cut en Espagne puis en \u00c9gypte, est tr\u00e8s clair \u00e0 ce sujet dans ses lois sur la <em>teshouva<\/em>. Une v\u00e9ritable teshouva ne consiste pas simplement \u00e0 dire : \u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9. \u00bb Elle implique de reconna\u00eetre ce que l&#8217;on a fait, de changer son comportement et de d\u00e9montrer ce changement lorsque l&#8217;on est confront\u00e9 \u00e0 nouveau \u00e0 une situation semblable. Autrement dit, le juda\u00efsme ne nous demande pas de faire comme si le pass\u00e9 n&#8217;avait jamais exist\u00e9. Il nous demande de laisser ouverte la possibilit\u00e9 que le pass\u00e9 ne dicte pas tout ce qui viendra ensuite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et cela nous ram\u00e8ne \u00e0 Elisha \u2014 et \u00e0 Dieu. Car Elisha n&#8217;a pas seulement port\u00e9 un jugement sur la souffrance. Il a port\u00e9 un jugement sur Dieu. Il voit quelque chose de terrible et conclut : \u00ab Il n&#8217;y a pas de justice, et il n&#8217;y a pas de juge. \u00bb Peut-\u00eatre que le d\u00e9fi spirituel n&#8217;est pas de dire \u00e0 Elisha qu&#8217;il n&#8217;aurait pas d\u00fb \u00eatre horrifi\u00e9. Il devait l&#8217;\u00eatre. Il ne s&#8217;agit pas non plus de lui offrir une explication facile \u00e0 la mort de cet enfant. Le juda\u00efsme n&#8217;a jamais poss\u00e9d\u00e9 de formule satisfaisante capable de faire dispara\u00eetre la souffrance.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi est ce qui vient apr\u00e8s l&#8217;horreur. Puis-je dire : \u00ab Je ne comprends pas \u00bb ? Puis-je dire : \u00ab Je n&#8217;arrive pas \u00e0 r\u00e9concilier tout cela \u00bb ? Puis-je dire : \u00ab Je suis en col\u00e8re contre Dieu \u00bb ? Et malgr\u00e9 tout, laisser l&#8217;histoire ouverte ? C&#8217;est une attitude religieuse tr\u00e8s diff\u00e9rente de la certitude.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je me souviens avoir lu, sur un blog que je suis, un texte du penseur juif Yitzhaq Feder, dans lequel il \u00e9crit : \u00ab Seul un ath\u00e9e peut croire en Dieu. \u00bb \u00c0 premi\u00e8re vue, cela para\u00eet absurde. Mais ce qu&#8217;il veut dire, c&#8217;est qu&#8217;une relation v\u00e9ritable avec Dieu exige que nous affrontions la possibilit\u00e9 que Dieu ne soit pas l\u00e0. Pas th\u00e9oriquement. Pas comme un simple exercice intellectuel. Pour de vrai.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pendant une grande partie de l&#8217;histoire juive, croire en Dieu n&#8217;\u00e9tait pas n\u00e9cessairement quelque chose que l&#8217;on avait \u00e0 choisir.<br \/>\nDieu faisait partie de l&#8217;atmosph\u00e8re. Dieu \u00e9tait le langage du monde. Dieu \u00e9tait tiss\u00e9 dans la structure m\u00eame de la vie juive. Mais nous vivons dans un monde diff\u00e9rent. Aujourd&#8217;hui, l&#8217;incroyance ou la non-croyance est une possibilit\u00e9 r\u00e9elle. Nous pouvons nous \u00e9loigner de la tradition religieuse. Nous pouvons expliquer l&#8217;univers sans Dieu. Nous pouvons construire une vie dans laquelle Dieu n&#8217;a jamais besoin d&#8217;entrer dans la conversation. Et, par cons\u00e9quent, la confiance religieuse doit signifier autre chose. Avoir confiance en Dieu n&#8217;est pas la m\u00eame chose qu&#8217;\u00eatre certain de Dieu. La certitude dit : \u00ab Je sais. \u00bb La relation dit : \u00abJe fais confiance ; j&#8217;ai <em>\u00e9mouna<\/em>. \u00bb Et une relation avec Dieu peut survivre aux questions, parce qu&#8217;une relation n&#8217;est pas une d\u00e9monstration math\u00e9matique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C&#8217;est pourquoi l&#8217;histoire d&#8217;Elisha me fascine tant. Le probl\u00e8me n&#8217;est pas qu&#8217;Elisha ait pos\u00e9 une question difficile sur Dieu. Le probl\u00e8me est qu&#8217;il a cru \u00eatre arriv\u00e9 \u00e0 la r\u00e9ponse d\u00e9finitive. Il y a une diff\u00e9rence entre dire : \u00ab Je ne parviens pas \u00e0 comprendre cela \u00bb et dire : \u00ab Donc, il n&#8217;y a rien \u00e0 comprendre. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Entre lutter avec Dieu et fermer la porte \u00e0 Dieu. Ce que veut dire Feder, c&#8217;est que la confiance religieuse \u2014 ce que certains appelleraient la foi \u2014 ne consiste pas \u00e0 \u00e9liminer ce&lt;e possibilit\u00e9. Elle consiste, apr\u00e8s l&#8217;avoir v\u00e9ritablement affront\u00e9e, \u00e0 continuer de se tourner vers Dieu. Notre confiance religieuse ne vient pas du fait que nous avons \u00e9limin\u00e9 toutes les questions. Elle vient du fait que nous avons v\u00e9cu honn\u00eatement avec ces questions et que, malgr\u00e9 elles, nous continuons \u00e0 nous tourner vers Dieu.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et peut-\u00eatre est-ce l\u00e0 le lien le plus profond entre Elisha, la <em>teshouva<\/em> et Dieu. Le contraire de la certitude n&#8217;est pas la confusion.<br \/>\nC&#8217;est la relation. Lorsque je suis certain, l&#8217;histoire est termin\u00e9e. Lorsque je suis dans une relation, l&#8217;histoire reste ouverte. Cela est vrai de notre relation avec Dieu. C&#8217;est vrai de notre relation avec les autres. Et, peut-\u00eatre de la mani\u00e8re la plus douloureuse, c&#8217;est vrai de notre relation avec nous-m\u00eames.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce qui nous am\u00e8ne, presque incidemment, au pardon. Il y a peut-\u00eatre quelqu&#8217;un que vous portez avec vous dans votre t\u00eate en ce Yom Kippour. Quelqu&#8217;un qui vous a fait du mal. Quelqu&#8217;un qui ne s&#8217;est jamais excus\u00e9. Quelqu&#8217;un dont le seul nom fait encore na\u00eetre en vous une \u00e9nergie n\u00e9gative.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Vous n&#8217;avez pas besoin de d\u00e9cider ce soir que ce qui s&#8217;est pass\u00e9 \u00e9tait acceptable. Vous n&#8217;avez pas besoin d&#8217;oublier. Vous n&#8217;avez pas besoin de r\u00e9tablir une relation qui doit rester rompue. Mais peut-\u00eatre pouvez-vous renoncer \u00e0 une forme de certitude : la certitude que c&#8217;est la seule histoire que cette personne aura jamais dans votre vie. Parfois, c&#8217;est tout ce dont le pardon a besoin pour commencer. Pas l&#8217;absolution. Pas la r\u00e9conciliation. Pas l&#8217;oubli. Simplement une ouverture.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une ouverture suffisamment grande pour pouvoir dire : \u00ab Je sais ce qui s&#8217;est pass\u00e9. Je sais que cela comptait. Je sais que cela m&#8217;a fait du mal. Mais je ne sais pas si c&#8217;est le dernier chapitre de cette histoire. \u00bb Et peut-\u00eatre est-ce cela que Yom Kippour nous demande : de devenir des \u00eatres humains qui connaissent les limites de ce qu&#8217;ils peuvent voir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Elisha a vu quelque chose de terrible et a pens\u00e9 conna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9finitive sur Dieu. Les sages ont entendu ses paroles et ont pens\u00e9 conna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9finitive sur lui. Nous connaissons, nous aussi, cette tentation. Nous voyons un seul acte et d\u00e9cidons que nous connaissons la personne. Nous voyons une souffrance et d\u00e9cidons que nous connaissons toute l&#8217;histoire. Nous voyons un moment de notre propre vie et d\u00e9cidons que nous savons qui nous sommes. Et parfois, nous voyons une chose terrible dans le monde et d\u00e9cidons que nous savons ce que Dieu doit \u00eatre. Yom Kippour nous demande de r\u00e9sister \u00e0 cette finalit\u00e9. De laisser une place \u00e0 un autre \u00eatre humain. De laisser une place \u00e0 nous-m\u00eames. De laisser une place \u00e0 Dieu. Parce que peut-\u00eatre que la chose la plus sainte que nous puissions dire ce soir n&#8217;est pas : \u00ab Maintenant, je sais. \u00bb Peut-\u00eatre est-ce simplement : \u00ab Je ne connais pas toute l&#8217;histoire. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On l&#8217;a appel\u00e9 <em>A&#8217;her<\/em>. L&#8217;Autre. On l&#8217;a annul\u00e9. On a essay\u00e9 de refermer son histoire avec un nom. Mais m\u00eame <em>A&#8217;her<\/em> n&#8217;\u00e9tait pas arriv\u00e9 au bout de son histoire. Ses enseignements sont toujours dans le Talmud, parfois sans son nom, mais pas effac\u00e9s ; toujours \u00e9tudi\u00e9s, toujours d\u00e9battus, toujours vivants. Si son histoire a pu rester ouverte pendant deux mille ans, la n\u00f4tre aussi peut rester ouverte.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Gmar &#8216;hatima tova<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Rav Tom<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LAISSER L\u2019HISTOIRE OUVERTE &nbsp; Il existe dans notre tradition une histoire concernant Elisha ben Abuya, l&#8217;un des grands ma\u00eetres du IIe si\u00e8cle de l&#8217;\u00e8re commune. C&#8217;\u00e9tait un rabbin brillant, contemporain de Rabbi Akiva et ma\u00eetre de Rabbi Me\u00efr, mais aussi l&#8217;une des figures les plus controvers\u00e9es du Talmud. 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Son histoire est souvent connue sous un autre nom : A&#8217;her \u2014 \u00ab l&#8217;Autre \u00bb. &nbsp; Le Talmud nous parle d&#8217;Elisha dans Kiddouchin 39b. Il y est t\u00e9moin d&#8217;une sc\u00e8ne profond\u00e9ment troublante : un p\u00e8re envoie son fils accomplir la mitsva du renvoi de l&#8217;oiseau, le chiloua&#8217;h hakan, avant de prendre les&hellip;<\/p>\n<a class=\"lirelasuite\" href=\"https:\/\/www.kehilatgesher.org\/en\/drasha\/yom-kippour-5787\/\"> Lire l'article...<\/a>","category_list_v2":"","author_info_v2":{"name":"kgcom","url":"https:\/\/www.kehilatgesher.org\/en\/author\/kgcom\/"},"comments_num_v2":"0 comments","yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.6 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Yom Kippour 5787 - Kehilat Gesher<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.kehilatgesher.org\/drasha\/yom-kippour-5787\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"en_US\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Yom Kippour 5787 - Kehilat Gesher\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"LAISSER L\u2019HISTOIRE OUVERTE &nbsp; Il existe dans notre tradition une histoire concernant Elisha ben Abuya, l&#8217;un des grands ma\u00eetres du IIe si\u00e8cle de l&#8217;\u00e8re commune. 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